samedi 12 octobre 2019

Ridley Scott ou la perspective du héros contemporain







" (...) La définition archétypique de l'héroïsme est quelque chose que je méprise, car ils peuvent être si ennuyeux. Pourtant, je me trouve attiré par l'héroïsme et l'iconographie. Je pense que le héros est latent, enchâssé dans les tapisseries de nos origines en tant qu'espèce mémétique (...)
                                                                                                        Ridley Scott à Jean-Clet Martin


" Ripley ou Maximus, tous deux dans des genres si différents, nous ramènent au cœur de la filmographie de Ridley Scott. Ils montrent à l’œuvre un nouveau type de héros, des héros capables de conjoindre le caractère « épique » et « tragique » d’une action embourbée dans les événements les plus terribles. Sous leur regard, on voit poindre autrement l’idée de vertu. Ils nous montrent, par leur démesure, que la transgression des règles imprescriptibles de la nature peut conduire non plus à notre perte mais à la possibilité souveraine de nous sauver, de relancer autrement l’ordre du réel. Comme s’il nous était donné de désamorcer notre passivité devant le destin pour saisir, par la rapidité de l’action, la bonne fortune capable de contourner le sort. Tout est tragique dans les événements mais rien n’empêche pourtant de les vaincre. Sous la puissance de l’action, le destin le plus inévitable se montre soudainement aiguillé vers une destinée nouvelle.

Il nous faut reconnaître, chemin faisant, que la puissance développée par Ripley ne partage pas grand-chose des qualités qui forgent le caractère vraiment épique d’une action. Et ce, en raison même du milieu modeste de ses origines. Elle n’est rien. Sa mission est négligeable. Elle ne dirige pas autre chose qu’un vaisseau de commerce, une petite embarcation dont l’équipage ne comporte rien d’exceptionnel. On part pour ainsi dire d’un film de série B avec des personnages sans qualités et des finalités on ne peut plus faibles. C’est dans un destin si nul où tout semble joué d’avance que vont se révéler pourtant des potentialités extraordinaires. Ses actes se heurtent soudainement à des événements qui malmènent toutes les hiérarchies, tous les acquis pour réaliser une Tragédie d’un genre nouveau. Comme si l’épopée se soumettait à des formes dangereuses, bestiales, d’après des pointes épisodiques qui concernent accidentellement ce qui va arriver, presque par hasard. Un autre vaisseau spatial aurait pu en effet capter le signal. L’événement n’était pas inscrit sur le front des passagers, dans la lignée de leur noblesse, signalé par leur acte de naissance. Ils sont là au mauvais endroit au mauvais moment. Alors le véritable drame se noue suivant une rencontre fortuite peu éloquente, rehaussée pourtant au niveau du destin de l’humanité. Ce qui arrive de manière banale, l’épisodique, se produira comme si cela devait arriver toujours en raison du caractère inflexible incarné par Ripley ! Voici donc des personnalités étonnantes qui échappent à toutes les catégories. Aussi bien au pouvoir des empires qu’à l’angoisse de tous ces humains, « trop humains », si affairés, incapables bien souvent d’un destin supérieur, d’une réelle vision du surhumain.
Sous le vertige apocalyptique du monde contemporain, ce nouvel héroïsme ne saurait se satisfaire du goût prononcé de la modernité pour tous les antihéros, les esthètes sans qualité qui traversent le XXe siècle, dont on retrouve trace particulièrement dans Les associés (ou « Les moins que rien » selon le titre donné à ce film par la version Canadienne) … Plus bas que rien, inférieur au rien, cela peut supposer un degré zéro qui laisse ouverts tous les possibles. Ce sont des vies minuscules, émaillées par de petits soucis comme c’est le cas d’Elisabeth Shaw notamment ou de son compagnon d’infortune. Et il faut basculer parfois en-dessous de tout dirait-on pour faire des rencontres réveillant des caractères supérieurs, dans une arène de Gladiateurs promis à la mort. Certes entre Ripley et Maximus, il convient de franchir un temps immémorial. Mais cet écart historique n’est pas déterminant s’agissant des conditions d’isolement propres au héros : « Que j'imagine la vie d'un centurion ou celle d'un scientifique en 2075, le travail est le même » reconnaît Ridley Scott[1]. Parcourir l’histoire en zigzag et selon des raccourcis fulgurants est une méthode assez répandue pour les récits de science-fiction. En ce sens, Gladiator n’est certes pas loin de Blade Runner ou d’Alien alors même que son climat sera fort différent. Nous sommes à des années lumières du Nostromo, un voyage dans le temps qui littéralement entre dans un autre univers mais qui donne la tonalité d’un tempérament qu’on retrouve dans tous les films de Ridley Scott. Il nous incombe par conséquent d’en toucher un mot avant de poursuivre l’analyse de Prometheus ou d’Alien Covenant
Ce qui nous frappe dans Gladiator, c’est que la chute, la disgrâce produisent en même temps tout autre chose qu’un héros raté. Et il faut dire que l’œuvre de Ridley Scott sait les décrire, hommes du commun, mais bien plus sombres encore que ne le seraient des décadents. Il faut nous méfier finalement des nihilistes qui aspirent au pouvoir, avides de gloire mais finalement sans envergure ni véritable rédemption. Le personnage de « Commode », empereur déliquescent, en rassemble toutes les infortunes, inférieur de loin aux qualités que Scott est prêt à reconnaître aux Nexus-6 comme Batty. La scène par laquelle Commode étrangle Marc Aurèle, son père, ressemble comme deux gouttes d’eau à la rencontre de Batty avec Tyrrell qu’il prend pareillement dans ses bras pour le broyer, accusant le créateur de ses propres faiblesses.
On pourra reconnaître encore qu’entre Commode et bien plus tard David, se nouent un projet commun, une espèce de haine pour la Création. S’il lui manque déjà le charisme de Batty, c’est que Commode se complait dans une liste de vertus faibles, toutes celles que Marc Aurèle ne saurait tolérer pour son fils dont la félonie décidemment n’est pas à la hauteur de la situation, toujours en retard, absent du champ de bataille pour, à chaque fois, « manquer la guerre ». Commode, sanguinaire, cruel, n’est pas un homme de grande vertu. « Tes fautes de fils, lui dira Marc Aurèle, sont mes défaillances de père ». C’est à sa sœur Lucilla que reviennent finalement tous les mérites, toutes les vertus, la vision politique qui lui fait défaut au sujet de la grandeur de Rome, Rome comme Idée, comme idéal à imposer à un réel en déconfiture, proche de l’effondrement. Nous sommes donc bien, par le choix de l’époque, au seuil de la chute. La chute est peut-être un des motifs importants de la filmographie de Scott. Et dans ce délitement, la figure féminine de Lucilla l’emporte sur la généalogie traditionnelle du pouvoir conféré trop souvent aux hommes. Ripley, commandant du Nostromo, lui ressemblera d’ailleurs fortement. Par son courage et sa détermination sans faille, mais plus affirmative au demeurant que ne le seront Thelma et louise, elles qui ne forment que la part négative des puissances déployées au féminin.
L’ambiance en tout cas est incomparable, la Rome de l’antiquité ne devant rien à l’époque de la conquête spatiale si n’étaient l’animalité des Gladiateurs, leurs masques et leurs carapaces de métal, exterminateurs absolus en leur genre, spationautes d’un autre espace fait de sable. Ce sont des héros de l’extrême, placés à chaque instant devant le vide, aussi froids et déterminés que Rick Deckard avait su le montrer lorsque Batty lui brisa les doigts. Maximus de même, diminué par la traitrise d’un coup de couteau infligé avant le combat sous la félonie de Commode, montrera une insensibilité absolue à cette blessure qui ressemble à celle du taureau affaibli par son picador. L’allure du héros de Ridley Scott est donc franchement du côté des stoïciens, teintée par les considérations de Marc Aurèle si ce n’est de Cicéron sur la force, le courage ou l’amitié.
« Force et honneur » forment les emblèmes de Maximus. Il s’agit de la formule qu’il fait sienne avant chaque bataille. Et celle formule rime avec celle de Proximo, négociant d’esclaves, chef des Gladiateurs. Celui-ci fera valoir sans cesse que « nous ne sommes qu’ombre et poussière ». Deux expressions très différentes de celle de Commode selon laquelle « la vie est un mauvais rêve ». Ni Proximo, ni Maximus ne s’abiment dans le rêve, dans le fantasme de la gloire. La hauteur est ailleurs. « Force et honneur » sont des mots pour des « moins que rien » ne pouvant se développer finalement que dans « l’ombre et la poussière ». Maximus, en effet, ne cesse de ramasser la poussière du sol, la terre en laquelle il cherche ses ressources comme s’il ne faisait qu’un avec les puissances de la nature. Il est un général, entré dans la sagesse du guerrier, trouvant dans les arts martiaux une substance sans égal, une tenue qui seule peut donner sens à la mort, au déchaînement des enfers. Comment vivre dans l’enfer de la poussière, comme se tenir en une vie qui est damnation, menacée sans cesse par les obstacles, la séparation et la souffrance ? C’est cette tenue en tout cas qui incombe aux héros de Scott toujours en péril. Elle pourra se communiquer à leurs compagnons, qu’ils soient mercenaires ou gladiateurs. « Restez avec moi », affirmera Maximus au début de la bataille qui ouvre le film, « si vous vous retrouvez tout seuls, chevauchant en de verts pâturages avec le soleil sur le visage, n’en soyez pas troublés car vous êtes aux Champs Elyseum et vous êtes déjà morts ! Ce que l’on fait dans la vie résonne en nos casques ! »
La résonance du casque. Voici donc quelque chose de bien rayonnant. Et il ne s’agit pas seulement du coup porté qu’il amortit, la protection contre le déferlement des armes. Il y a, en effet, une plastique du casque comme on le voit encore dans l’œuvre de Rembrandt. Sa luisance enregistre, capture les reflets, montre un maintien possible même dans un monde où tout passe, périclite. Il brille autant que les flocons de neige filmés par le réalisateur au ralenti ou de manière stroboscopique et qui trouveront malgré tout leur chemin dans la bourrasque du champ de bataille. Sang et neige... Le héros de Scott reste un héros de l’impossible, celui qui se développe dans un champ de mines, dans un espace où la vie est contrariée à chaque mètre carré par des tigres. Un homme au-dessus des hommes qui sait se tenir en un site aussi peu viable que le monde des flèches et des catapultes formera justement la meilleure métaphore de la vie. La vie ne choisit qu’un être qui se montre en mesure de la prolonger au-delà du temps. Qui, se demande Ridley Scott, sait mener la vie au-delà d’elle-même ? Voici la question vitale, voici la question de Maximus. Et Ripley n’échappera pas à cette interrogation songeant à se détruire en portant en elle l’embryon du monstre pour que la vie peut-être reprenne ailleurs.
On se rappellera que Batty, lui aussi, dans Blade Runner cède finalement à l’acceptation de sa mort. Tout ce que nous avons fait sera oublié comme une goutte de pluie dans le vent reconnait-il avant de mourir. Et Gladiator également met la mort sous chacun de nos pas. La préoccupation de Proximo, qui emploie les Gladiateurs et les terrorise par cette idée, nous conduit à penser que l’instant présent constitue un absolu et qu’il faut engager une lutte « pour qu’on se souvienne de nous ». Il y a, par tous ces motifs, une insistance, une obsession de l’immortalité à même la mort dans l’œuvre de Ridley Scott. Mais celle-ci n’a rien à voir avec le passage dans un monde suprasensible même si Maximus croit en sa religion et honore les cultes propres à son époque. L’éternité du héros, c’est dans le temps des pauvres qu’elle advient, dans une vie capable de s’ouvrir à des espaces de non-vie, comme le montre exemplairement un autre film de science-fiction, Seul sur Mars, quand un cosmonaute sombre en dessous de tout, ne survivant que s’il réussit à faire pousser le blé dans une terre inculte et inhospitalière, en l’occurrence une terre sans terre, froide, en laquelle introduire sa propre défécation.
Pour le dire de façon brute, l’excrément a sa noblesse que la noblesse ignore. Et c’est en l’occurrence le cas de Commode qui vit dans son palais un rêve de propreté sans rapport avec aucune semence. Seul Maximus descend vraiment dans le monde des larves, s’associe aux asticots qui s’installent dans sa plaie pour la nettoyer. Il entre en relation avec les vers de la terre afin de survivre. C’est dans un tel moment que le soleil luit à l’horizon et que, dans le temps, s’ouvre une fenêtre, une brèche sur l’éternité, filmée à travers l’incessant retour du blé dans les champs. Toutes ces images qui magnifient l’instant sont incontestablement d’inspiration stoïcienne pour celui qui se souvient des paroles de Marc Aurèle. Les voici, étonnantes et fortes :
« Même si tu vivais trois mille ans, souviens-toi que personne ne perd une autre vie que celle qu’il vit à présent, ni n’en vit une autre que celle qu’il perd. Le plus long délai ou le plus court sont identiques. Le présent est à tous ; mourir, c’est perdre le présent, qui est le laps de temps infiniment bref. Personne ne perd le passé ni l’avenir, car on ne peut enlever à personne ce qu’il n’a pas. Souviens-toi que toutes choses tournent inlassablement dans les mêmes orbites et que, pour le spectateur, il revient au même qu’il les voie un siècle, ou deux, ou l’éternité durant. »[2]



C’est ainsi que vit Maximus, certes mortel mais capable d’emplir tout le présent, d’occuper l’instant de façon absolue, se conformant à la sentence de Marc Aurèle. Echapper au destin, entreprendre une véritable épopée, cela se produit dans l’instant pour un héros capable d’en creuser les carrefours. Le passé comme le futur ne sont pas en notre pouvoir. Le tragique repose ainsi dans l’ombre du destin, dans les pentes irréversibles du temps, mais l’instant réalise la pointe active capable d’en sortir. Car seul l’instant dépend véritablement de nous. Il touche, ce faisant, à la limite de nos capacités, tend au maximum en tant que Maximus précisément. Et cette aptitude à remplir complètement le présent est magistralement rendue par Ridley Scott qui ouvre le film à travers un plan fixe sur le héros. Un hyperréalisme qui donne à l’événement une allure toujours aussi présente, quasi contemporaine à l’image du tableau si peu connu de Gérôme. Parfois, nous confie Ridley Scott, « il suffit d'une seule image pour m'inspirer, comme ce tableau de Jean-Léon Gérôme, avec cet homme attendant l'approbation de la foule pour achever son adversaire dans l'arène. Gladiator s'est construit tout entier à partir de ce regard »[3]. Son armure est en effet d’une luisance parfaitement actuelle, n’a pris aucune ride. Elle est revêtue d’une peau de bête argentée, le poil produisant l’effet d’une aura sous la lueur du soleil rasant. Aussi, son image réelle se trouvera-t-elle sans cesse glorifiée par des reflets amplifiant la frange de son existence présente, de son temps propre, de son casque. C’est en remplissant le présent, en touchant à la limite de son présent qu’on échappe au temps. Et c’est bien cette échappée qui marque le stylisme cinématographique que Ridley Scott réussit à affirmer. C’est encore cette frange intemporelle que vient habiter, comme on le verra, le casque de Ripley, rayonnant à la fin d’Alien, Le huitième passager vers d’autres épisodes possibles."

Jean-Clet Martin
Extrait de "Ridley Scott - Philosophie du monstrueux", Ed. Les impressions nouvelles, Octobre 2019, p.  171.




[1] Ridley Scott, Entretien avec Thomas Baurez déjà cité.
[2] Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, II, 14.
[3] Ridley Scott, Entretien avec Thomas Baurez.

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