" (...) La définition archétypique de l'héroïsme est quelque chose
que je méprise, car ils peuvent être si ennuyeux. Pourtant, je me trouve attiré
par l'héroïsme et l'iconographie. Je pense que le héros est latent, enchâssé dans
les tapisseries de nos origines en tant qu'espèce mémétique (...)"
Ridley Scott à Jean-Clet Martin
" Ripley ou Maximus, tous deux dans des genres
si différents, nous ramènent au cœur de la filmographie de Ridley Scott. Ils montrent
à l’œuvre un nouveau type de héros, des héros capables de conjoindre le
caractère « épique » et « tragique » d’une action embourbée
dans les événements les plus terribles. Sous leur regard, on voit poindre
autrement l’idée de vertu. Ils nous montrent, par leur démesure, que la
transgression des règles imprescriptibles de la nature peut conduire non plus à
notre perte mais à la possibilité souveraine de nous sauver, de relancer
autrement l’ordre du réel. Comme s’il nous était donné de désamorcer notre
passivité devant le destin pour saisir, par la rapidité de l’action, la bonne
fortune capable de contourner le sort. Tout est tragique dans les événements
mais rien n’empêche pourtant de les vaincre. Sous la puissance de l’action, le
destin le plus inévitable se montre soudainement aiguillé vers une destinée
nouvelle.
Il nous faut reconnaître, chemin faisant, que la puissance
développée par Ripley ne partage pas grand-chose des qualités qui forgent le
caractère vraiment épique d’une action. Et ce, en raison même du milieu modeste
de ses origines. Elle n’est rien. Sa mission est négligeable. Elle ne dirige pas
autre chose qu’un vaisseau de commerce, une petite embarcation dont l’équipage
ne comporte rien d’exceptionnel. On part pour ainsi dire d’un film de série B
avec des personnages sans qualités et des finalités on ne peut plus faibles.
C’est dans un destin si nul où tout semble joué d’avance que vont se révéler
pourtant des potentialités extraordinaires. Ses actes se heurtent soudainement
à des événements qui malmènent toutes les hiérarchies, tous les acquis pour
réaliser une Tragédie d’un genre nouveau. Comme si l’épopée se soumettait à des
formes dangereuses, bestiales, d’après des pointes épisodiques qui concernent
accidentellement ce qui va arriver, presque par hasard. Un autre vaisseau
spatial aurait pu en effet capter le signal. L’événement n’était pas inscrit
sur le front des passagers, dans la lignée de leur noblesse, signalé par leur
acte de naissance. Ils sont là au mauvais endroit au mauvais moment. Alors le
véritable drame se noue suivant une rencontre fortuite peu éloquente, rehaussée
pourtant au niveau du destin de l’humanité. Ce qui arrive de manière banale,
l’épisodique, se produira comme si cela devait arriver toujours en raison du
caractère inflexible incarné par Ripley ! Voici donc des personnalités
étonnantes qui échappent à toutes les catégories. Aussi bien au pouvoir des
empires qu’à l’angoisse de tous ces humains, « trop humains »,
si affairés, incapables bien souvent d’un destin supérieur, d’une réelle vision
du surhumain.
Sous le vertige apocalyptique du monde contemporain, ce
nouvel héroïsme ne saurait se satisfaire du goût prononcé de la modernité pour
tous les antihéros, les esthètes sans qualité qui traversent le XXe siècle,
dont on retrouve trace particulièrement dans Les associés (ou « Les moins que rien » selon le titre
donné à ce film par la version Canadienne) … Plus bas que rien, inférieur au
rien, cela peut supposer un degré zéro qui laisse ouverts tous les possibles. Ce sont des vies
minuscules, émaillées par de petits soucis comme c’est le cas d’Elisabeth Shaw
notamment ou de son compagnon d’infortune. Et il faut basculer parfois en-dessous
de tout dirait-on pour faire des rencontres réveillant des caractères supérieurs,
dans une arène de Gladiateurs promis à la mort. Certes entre Ripley et Maximus,
il convient de franchir un temps immémorial. Mais cet écart historique n’est
pas déterminant s’agissant des conditions d’isolement propres au héros :
« Que j'imagine la vie d'un centurion ou celle d'un scientifique en 2075,
le travail est le même » reconnaît Ridley Scott[1].
Parcourir l’histoire en zigzag et selon des raccourcis fulgurants est une
méthode assez répandue pour les récits de science-fiction. En ce sens, Gladiator n’est certes pas loin de Blade Runner ou d’Alien alors même que son climat sera fort différent. Nous sommes à
des années lumières du Nostromo, un
voyage dans le temps qui littéralement entre dans un autre univers mais qui
donne la tonalité d’un tempérament qu’on retrouve dans tous les films de Ridley
Scott. Il nous incombe par conséquent d’en toucher un mot avant de poursuivre
l’analyse de Prometheus ou d’Alien Covenant…
Ce qui nous frappe dans Gladiator,
c’est que la chute, la disgrâce produisent en même temps tout autre chose qu’un
héros raté. Et il faut dire que l’œuvre de Ridley Scott sait les décrire, hommes
du commun, mais bien plus sombres encore que ne le seraient des décadents. Il
faut nous méfier finalement des nihilistes qui aspirent au pouvoir, avides de
gloire mais finalement sans envergure ni véritable rédemption. Le personnage de
« Commode », empereur déliquescent, en rassemble toutes les
infortunes, inférieur de loin aux qualités que Scott est prêt à reconnaître aux
Nexus-6 comme Batty. La scène par laquelle Commode étrangle Marc Aurèle, son
père, ressemble comme deux gouttes d’eau à la rencontre de Batty avec Tyrrell
qu’il prend pareillement dans ses bras pour le broyer, accusant le créateur de
ses propres faiblesses.
On pourra reconnaître encore qu’entre Commode et bien plus
tard David, se nouent un projet commun, une espèce de haine pour la Création.
S’il lui manque déjà le charisme de Batty, c’est que Commode se complait dans
une liste de vertus faibles, toutes celles que Marc Aurèle ne saurait tolérer
pour son fils dont la félonie décidemment n’est pas à la hauteur de la
situation, toujours en retard, absent du champ de bataille pour, à chaque fois,
« manquer la guerre ». Commode, sanguinaire, cruel, n’est pas un
homme de grande vertu. « Tes fautes de fils, lui dira Marc Aurèle, sont
mes défaillances de père ». C’est à sa sœur Lucilla que reviennent
finalement tous les mérites, toutes les vertus, la vision politique qui lui
fait défaut au sujet de la grandeur de Rome, Rome comme Idée, comme idéal à
imposer à un réel en déconfiture, proche de l’effondrement. Nous sommes donc
bien, par le choix de l’époque, au seuil de la chute. La chute est peut-être un
des motifs importants de la filmographie de Scott. Et dans ce délitement, la
figure féminine de Lucilla l’emporte sur la généalogie traditionnelle du
pouvoir conféré trop souvent aux hommes. Ripley, commandant du Nostromo, lui ressemblera d’ailleurs
fortement. Par son courage et sa détermination sans faille, mais plus
affirmative au demeurant que ne le seront Thelma
et louise, elles qui ne forment que la part négative des puissances
déployées au féminin.
L’ambiance en tout cas est incomparable, la Rome de
l’antiquité ne devant rien à l’époque de la conquête spatiale si n’étaient
l’animalité des Gladiateurs, leurs masques et leurs carapaces de métal,
exterminateurs absolus en leur genre, spationautes d’un autre espace fait de
sable. Ce sont des héros de l’extrême, placés à chaque instant devant le vide,
aussi froids et déterminés que Rick Deckard avait su le montrer lorsque Batty
lui brisa les doigts. Maximus de même, diminué par la traitrise d’un coup de
couteau infligé avant le combat sous la félonie de Commode, montrera une
insensibilité absolue à cette blessure qui ressemble à celle du taureau
affaibli par son picador. L’allure du héros de Ridley Scott est donc
franchement du côté des stoïciens, teintée par les considérations de Marc Aurèle si ce n’est de Cicéron sur la force, le
courage ou l’amitié.
« Force et honneur »
forment les emblèmes de Maximus. Il s’agit de la formule qu’il fait sienne
avant chaque bataille. Et celle formule rime avec celle de Proximo, négociant
d’esclaves, chef des Gladiateurs. Celui-ci fera valoir sans cesse que
« nous ne sommes qu’ombre et poussière ». Deux expressions très
différentes de celle de Commode selon laquelle « la vie est un mauvais
rêve ». Ni Proximo, ni Maximus ne s’abiment dans le rêve, dans le fantasme
de la gloire. La hauteur est ailleurs. « Force et honneur » sont des
mots pour des « moins que rien » ne pouvant se développer finalement
que dans « l’ombre et la poussière ». Maximus, en effet, ne cesse de
ramasser la poussière du sol, la terre en laquelle il cherche ses ressources
comme s’il ne faisait qu’un avec les puissances de la nature. Il est un
général, entré dans la sagesse du guerrier, trouvant dans les arts martiaux une
substance sans égal, une tenue qui seule peut donner sens à la mort, au
déchaînement des enfers. Comment vivre dans l’enfer de la poussière, comme se
tenir en une vie qui est damnation, menacée sans cesse par les obstacles, la
séparation et la souffrance ? C’est cette tenue en tout cas qui incombe
aux héros de Scott toujours en péril. Elle pourra se communiquer à leurs
compagnons, qu’ils soient mercenaires ou gladiateurs. « Restez avec
moi », affirmera Maximus au début de la bataille qui ouvre le film,
« si vous vous retrouvez tout seuls, chevauchant en de verts pâturages
avec le soleil sur le visage, n’en soyez pas troublés car vous êtes aux Champs Elyseum et vous êtes déjà
morts ! Ce que l’on fait dans la vie résonne en nos casques ! »
La résonance du casque. Voici donc quelque chose de bien
rayonnant. Et il ne s’agit pas seulement du coup porté qu’il amortit, la
protection contre le déferlement des armes. Il y a, en effet, une plastique du
casque comme on le voit encore dans l’œuvre de Rembrandt. Sa luisance
enregistre, capture les reflets, montre un maintien possible même dans un monde
où tout passe, périclite. Il brille autant que les flocons de neige filmés par
le réalisateur au ralenti ou de manière stroboscopique et qui trouveront malgré
tout leur chemin dans la bourrasque du champ de bataille. Sang et neige... Le
héros de Scott reste un héros de l’impossible, celui qui se développe dans un
champ de mines, dans un espace où la vie est contrariée à chaque mètre carré
par des tigres. Un homme au-dessus des hommes qui sait se tenir en un site
aussi peu viable que le monde des flèches et des catapultes formera justement
la meilleure métaphore de la vie. La vie ne choisit qu’un être qui se montre en
mesure de la prolonger au-delà du temps. Qui, se demande Ridley Scott, sait
mener la vie au-delà d’elle-même ? Voici la question vitale, voici la
question de Maximus. Et Ripley n’échappera pas à cette interrogation songeant à
se détruire en portant en elle l’embryon du monstre pour que la vie peut-être reprenne
ailleurs.
On se rappellera que Batty, lui aussi, dans Blade Runner cède finalement à
l’acceptation de sa mort. Tout ce que nous avons fait sera oublié comme une
goutte de pluie dans le vent reconnait-il avant de mourir. Et Gladiator également met la mort sous
chacun de nos pas. La préoccupation de Proximo, qui emploie les Gladiateurs et
les terrorise par cette idée, nous conduit à penser que l’instant présent
constitue un absolu et qu’il faut engager une lutte « pour qu’on se
souvienne de nous ». Il y a, par tous ces motifs, une insistance, une
obsession de l’immortalité à même la mort
dans l’œuvre de Ridley Scott. Mais celle-ci n’a rien à voir avec le passage
dans un monde suprasensible même si Maximus croit en sa religion et honore les
cultes propres à son époque. L’éternité du héros, c’est dans le temps des
pauvres qu’elle advient, dans une vie capable de s’ouvrir à des espaces de
non-vie, comme le montre exemplairement un autre film de science-fiction, Seul sur Mars, quand un cosmonaute
sombre en dessous de tout, ne survivant que s’il réussit à faire pousser le blé
dans une terre inculte et inhospitalière, en l’occurrence une terre sans terre,
froide, en laquelle introduire sa propre défécation.
Pour le dire de façon brute, l’excrément a sa noblesse que
la noblesse ignore. Et c’est en l’occurrence le cas de Commode qui vit dans son
palais un rêve de propreté sans rapport avec aucune semence. Seul Maximus
descend vraiment dans le monde des larves, s’associe aux asticots qui
s’installent dans sa plaie pour la nettoyer. Il entre en relation avec les vers
de la terre afin de survivre. C’est dans un tel moment que le soleil luit à
l’horizon et que, dans le temps, s’ouvre une fenêtre, une brèche sur l’éternité,
filmée à travers l’incessant retour du blé dans les champs. Toutes ces images
qui magnifient l’instant sont incontestablement d’inspiration stoïcienne pour
celui qui se souvient des paroles de Marc Aurèle. Les voici, étonnantes et
fortes :
« Même si tu vivais trois mille ans, souviens-toi que
personne ne perd une autre vie que celle qu’il vit à présent, ni n’en vit une
autre que celle qu’il perd. Le plus long délai ou le plus court sont
identiques. Le présent est à tous ; mourir, c’est perdre le présent, qui
est le laps de temps infiniment bref. Personne ne perd le passé ni l’avenir,
car on ne peut enlever à personne ce qu’il n’a pas. Souviens-toi que toutes
choses tournent inlassablement dans les mêmes orbites et que, pour le
spectateur, il revient au même qu’il les voie un siècle, ou deux, ou l’éternité
durant. »[2]
C’est ainsi que vit Maximus, certes mortel mais capable d’emplir tout le présent, d’occuper l’instant de façon absolue, se conformant à la sentence de Marc Aurèle. Echapper au destin, entreprendre une véritable épopée, cela se produit dans l’instant pour un héros capable d’en creuser les carrefours. Le passé comme le futur ne sont pas en notre pouvoir. Le tragique repose ainsi dans l’ombre du destin, dans les pentes irréversibles du temps, mais l’instant réalise la pointe active capable d’en sortir. Car seul l’instant dépend véritablement de nous. Il touche, ce faisant, à la limite de nos capacités, tend au maximum en tant que Maximus précisément. Et cette aptitude à remplir complètement le présent est magistralement rendue par Ridley Scott qui ouvre le film à travers un plan fixe sur le héros. Un hyperréalisme qui donne à l’événement une allure toujours aussi présente, quasi contemporaine à l’image du tableau si peu connu de Gérôme. Parfois, nous confie Ridley Scott, « il suffit d'une seule image pour m'inspirer, comme ce tableau de Jean-Léon Gérôme, avec cet homme attendant l'approbation de la foule pour achever son adversaire dans l'arène. Gladiator s'est construit tout entier à partir de ce regard »[3]. Son armure est en effet d’une luisance parfaitement actuelle, n’a pris aucune ride. Elle est revêtue d’une peau de bête argentée, le poil produisant l’effet d’une aura sous la lueur du soleil rasant. Aussi, son image réelle se trouvera-t-elle sans cesse glorifiée par des reflets amplifiant la frange de son existence présente, de son temps propre, de son casque. C’est en remplissant le présent, en touchant à la limite de son présent qu’on échappe au temps. Et c’est bien cette échappée qui marque le stylisme cinématographique que Ridley Scott réussit à affirmer. C’est encore cette frange intemporelle que vient habiter, comme on le verra, le casque de Ripley, rayonnant à la fin d’Alien, Le huitième passager vers d’autres épisodes possibles."
Jean-Clet Martin
Extrait de "Ridley Scott - Philosophie du monstrueux", Ed. Les impressions nouvelles, Octobre 2019, p. 171.
C’est ainsi que vit Maximus, certes mortel mais capable d’emplir tout le présent, d’occuper l’instant de façon absolue, se conformant à la sentence de Marc Aurèle. Echapper au destin, entreprendre une véritable épopée, cela se produit dans l’instant pour un héros capable d’en creuser les carrefours. Le passé comme le futur ne sont pas en notre pouvoir. Le tragique repose ainsi dans l’ombre du destin, dans les pentes irréversibles du temps, mais l’instant réalise la pointe active capable d’en sortir. Car seul l’instant dépend véritablement de nous. Il touche, ce faisant, à la limite de nos capacités, tend au maximum en tant que Maximus précisément. Et cette aptitude à remplir complètement le présent est magistralement rendue par Ridley Scott qui ouvre le film à travers un plan fixe sur le héros. Un hyperréalisme qui donne à l’événement une allure toujours aussi présente, quasi contemporaine à l’image du tableau si peu connu de Gérôme. Parfois, nous confie Ridley Scott, « il suffit d'une seule image pour m'inspirer, comme ce tableau de Jean-Léon Gérôme, avec cet homme attendant l'approbation de la foule pour achever son adversaire dans l'arène. Gladiator s'est construit tout entier à partir de ce regard »[3]. Son armure est en effet d’une luisance parfaitement actuelle, n’a pris aucune ride. Elle est revêtue d’une peau de bête argentée, le poil produisant l’effet d’une aura sous la lueur du soleil rasant. Aussi, son image réelle se trouvera-t-elle sans cesse glorifiée par des reflets amplifiant la frange de son existence présente, de son temps propre, de son casque. C’est en remplissant le présent, en touchant à la limite de son présent qu’on échappe au temps. Et c’est bien cette échappée qui marque le stylisme cinématographique que Ridley Scott réussit à affirmer. C’est encore cette frange intemporelle que vient habiter, comme on le verra, le casque de Ripley, rayonnant à la fin d’Alien, Le huitième passager vers d’autres épisodes possibles."
Jean-Clet Martin
Extrait de "Ridley Scott - Philosophie du monstrueux", Ed. Les impressions nouvelles, Octobre 2019, p. 171.
[1] Ridley
Scott, Entretien avec Thomas Baurez déjà cité.
[2] Marc
Aurèle, Pensées pour moi-même, II,
14.
[3] Ridley
Scott, Entretien avec Thomas Baurez.
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