jeudi 24 octobre 2019

Le rapt ontologique / Thomas Dommange répond aux questions de Pierre-Alexandre Fradet





Pierre-Alexandre Fradet :

C’est un grand plaisir et même un honneur pour moi de présenter ici, trop brièvement sans doute, le dernier livre de Thomas Dommange, Le rapt ontologique. Ce n’est pas tous les jours qu’on reçoit comme modeste directeur littéraire un livre qui non seulement traite de métaphysique, mais développe lui-même une métaphysique personnelle. En l’occurrence, la métaphysique est à comprendre au sens non pas théologique mais bien ontologique du terme, comme le révèle sans détour le sous-titre de l’essai : Penser l’être des singularités. Influencé par les travaux de Kant, Heidegger, Derrida et le Cercle de Vienne, on a beaucoup répété au 20e siècle que la métaphysique était morte et enterrée. En fait, il serait peut-être plus juste de dire qu’une certaine manière de faire de la métaphysique fut écartée avec le temps, pour laisser la voie libre à d’autres manières, d’autres méthodes, que l’ouvrage de Thomas Dommange contribue à renouveler depuis l’horizon du Québec.

Il est vrai que plusieurs philosophes se sont eux-mêmes risqués à développer des métaphysiques aux 20e et 21e siècles. C’est le cas de différents représentants de la logique modale dans le monde anglo-saxon, ainsi que des figures associées au réalisme spéculatif dans le contexte plus proprement continental. S’agissant du Québec, il n’y a pas lieu non plus de parler de « désert métaphysique », puisque certains auteurs ont pondu des travaux en la matière. On peut penser en particulier à Charles De Koninck, Thomas De Koninck, Jacques Lavigne, Charles Taylor, Jean Grondin et sœur Clotilde Lemieux (alias Béraud de Saint-Maurice), à qui l’on doit un important ouvrage sur Duns Scot qui fut traduit en plusieurs langues. Mais il reste que la métaphysique est loin d’avoir été et d’être encore aujourd’hui le principal cheval de bataille des philosophes au Québec, et c’est en partie pourquoi Thomas Dommange innove autant.

Que propose-t-il dans son livre ? Essai de métaphysique en acte, Le rapt ontologique n’ambitionne rien de moins que de relever le défi formulé par Gertrude Stein dans Américains d’Amérique. Stein écrivait en effet, comme le rapporte Thomas en exergue : « Oui, on écrira un jour l’histoire de tous ceux qui furent, sont ou seront. […] [I]l faudra qu’un jour soit écrite leur histoire, une histoire de chacun d’entre eux, de leur nature et […] de la façon dont se manifeste leur être d’un bout à l’autre de leur vie. Un jour, il y aura une histoire montrant […] comment se produit chez chacun, du commencement à la fin, l’être qu’ils ont en eux. » (p. 7) En circonscrivant chaque être dans sa singularité propre, le livre de Thomas Dommange donne suite au projet de Gertrude Stein. Je vous rassure : vous ne trouverez pas là un ouvrage exhaustif et énumératif, qui essaierait vainement de faire l’inventaire de tout ce qui existe ou pourrait exister. Vous trouverez bien plutôt un livre qui tente de penser l’être des singularités, c’est-à-dire ce qui fait de tout être un être singulier.

Et ici, rien n’est épargné, le banal comme l’exceptionnel. Thomas l’explique bien : « Nous ne sommes pas singuliers par où nous croyons l’être. Notre singularité ne tient ni à notre caractère ou à nos bizarreries ni au cours de notre vie ou au caractère exceptionnel de notre destinée. Il y a bien là des particularités, des accidents ou des trajectoires qui peuvent être peu communs, il n’y a pas le principe qui fait de chaque être un monde, un absolu. S’il en était autrement, si ces qualités, propriétés et attributs étaient les marques de la singularité, seuls les hommes au destin exceptionnel, ou les fous, les excentriques seraient réellement singuliers, tandis que les enfants qui jouent dans le parc, la mère qui veille sur eux, nous tous enfin qui sommes gens de l’ordinaire à l’invisible destinée, ne serions que les pâles copies d’un même modèle. Mais si chacun est singulier aussi sûrement qu’il est, en quoi consiste cet être ? » (p. 233)

La question est posée, et Thomas y répond lui-même en quelque 250 pages dont le style, qui m’a impressionné dès le début par son élégance, sa force de frappe, sa singularité, fait corps avec le fond. Deux grands chapitres ponctuent l’ouvrage. Dans le premier qui s’intitule « Affect », on entre dans « la solitude ontologique du singulier » et on comprend comment se forge un monde pour tout ce qui peut revendiquer le titre d’être. On est aussi appelé à revisiter la pensée de Thalès, dont Thomas reprend le principe de l’Eau afin d’illustrer ce qu’il entend par « affect » et « idée poétique ». On pourrait croire qu’il n’y a plus rien à dire de neuf au sujet de cette grande pointure de la philosophie, tant on l’a étudiée et enseignée. Thomas prouve le contraire en suggérant que l’Eau, chez Thalès, n’est pas qu’un principe matériel placé à l’origine de tout, comme on l’a dit maintes fois pour clarifier la particularité des Présocratiques. Pour Thomas, l’Eau avec un grand « E » est chez Thalès à la fois puissance et concept, c’est-à-dire une « puissance effective » (p. 73), un potentiel toujours incarné dans une matière en acte.

Dans la seconde partie du livre qui a pour titre « Figures », Thomas propose une « métaphysique des formes animales » et aborde la question de « l’acteur-personnage ». Alors que la première partie avait offert des descriptions du comportement animal et qu’on y avait vu se succéder des réflexions – souvent formulées poétiquement – sur ce que Thomas appelle les « mauvais poètes », la seconde partie se penche tour à tour sur la matière et la forme, le développement embryonnaire, les figures de Lascaux et la question du drame, bref : la comédie humaine. Thomas redécouvre, subvertit ou renouvelle alors les perspectives d’Épictète et de Sartre, entre autres.  

À lire le titre du livre, Le rapt ontologique. Penser l’être des singularités, on pourrait se demander : à quoi a-t-on affaire au juste ? Ce fut en tout cas ma question quand j’ai commencé à lire l’essai. S’agirait-il d’un ouvrage qui substitue aux métaphysiques classiques, axées sur la stabilité et l’unité, une métaphysique centrée sur le hasard, l’existence, le devenir et la multiplicité, comme l’ont fait notoirement Nietzsche, Bergson, Deleuze, Sartre et Badiou ? À cette question, Thomas répond clairement que non lorsqu’il signale que « [l]’alternative qui voudrait que, pour trouver le singulier, il faudrait opposer à l’immuabilité ontologique une métaphysique de l’événement, de l’aléatoire ou de l’existence est ici rejetée. Loin de soustraire la singularité à l’ontologie, nous allons proposer d’affirmer son inscription dans le monde des essences. » (p. 14)

Mais alors, si le livre n’est pas nietzschéen ou deleuzien en tant que tel, quelle est sa perspective ? L’essai de Thomas serait-il la dernière version en date des philosophies nominalistes, qui depuis le Moyen Âge rejettent l’universel et se limitent à affirmer l’existence des entités particulières, un peu à l’instar de Claude Panaccio aujourd’hui ? Non, il n’en va pas tout à fait ainsi. D’une part, Thomas n’a pas pour intention première de résoudre le problème de l’universel. D’autre part, et surtout, il associe à la singularité un véritable principe d’être, au lieu d’abandonner à leur sort les singularités existantes. C’est que la singularité ne s’exprime pleinement selon Thomas que lorsque « notre être premier » est « assiégé par une force [principielle] qui le déforme » (p. 234), comme pour le faire renaître en une direction nouvelle.  

La question resurgit alors : à quoi a-t-on affaire lorsqu’on lit Le rapt ontologique ? Faut-il penser que Thomas propose une nouvelle éthique de l’authenticité, en s’inspirant de Rousseau et sa critique du paraître, de Thoreau et son rejet de la civilisation industrielle, de Nietzsche et sa remise en cause du conformisme, de Heidegger et ses réflexions critiques sur le « On », ou bien encore de Charles Taylor qui a revisité la quête d’authenticité en en relevant les dangers mais aussi les bienfaits potentiels ? À vrai dire, à mon humble avis, on se tromperait en croyant que l’authenticité est au cœur de l’entreprise de Thomas. Chez lui, il ne s’agit pas tant d’appeler son lecteur à demeurer fidèle à soi en mettant de côté les pressions extérieures, que de décrire – et donc de comprendre – ce qui se produit lorsque notre être se déploie singulièrement. Thomas ne nous dit pas tant comment être, que : qu’est-ce qui se produit quand on est ? À quel principe ontologique est chevillé notre être singulier ?

Pour exprimer l’être dans ce qu’il a de singulier, Thomas adopte un ton souvent plus descriptif que normatif, plus contemplatif que pratique. Cela dit, et c’est une impression personnelle dont je tiens à faire part en terminant, même si son livre est sans doute plus théorique que pratique, il recèle tant de descriptions concrètes du comportement animal et humain qu’il mord sans cesse sur le mouvement unique des êtres. Et c’est pourquoi j’aimerais poser une petite question à Thomas. Jusqu’à quel point une ontologie – ton ontologie… – est-elle liée à des réflexions éthiques ? En quoi est-elle susceptible d’orienter ou de réorienter notre pratique ? Proposer une ontologie, c’est pratiquer un découpage : c’est dévoiler de quoi le monde est fait. Et parfois, au moins parfois, on utilise ce découpage pour valoriser certaines manières d’être et en dévaloriser d’autres. C’est par exemple ce qu’avait fait Nietzsche en son temps. Pour lui, c’est connu, tout est devenir et multiplicité, tout est mouvement et rapport de forces. Et de cette description ontologique, il a fait découler une éthique de l’expérimentation selon laquelle est souhaitable l’action qui ouvre et libère la vie, et non souhaitable l’action qui la ferme et l’emprisonne. Parce que tout serait mouvant et multiple, ce serait un contresens ontologique et éthique de retourner la vie contre elle-même.  

Bien sûr, Thomas, ta perspective est différente de celle de Nietzsche. Mais reste-t-il vrai de dire qu’il émane de ton ontologie, au moins implicitement et indirectement, certaines réflexions éthiques ? Dès les premières lignes de l’essai, tu affirmes avec éloquence : « La forme la plus haute de l’existence est, pour un être, l’affirmation de sa singularité. Nous le sentons confusément, plus on est singulier, plus on a la certitude d’être : ontologie et singularité marchent d’un même pas. » (p. 8) S’il existe une « forme haute de l’existence », n’est-ce pas qu’il en existe en même temps une forme basse, dégradée ? N’est-ce pas qu’il y a une certaine « hiérarchie », pour ainsi dire, entre diverses manières d’être ? Sans vouloir bien sûr nous obliger à agir de telle ou telle manière précise (puisque ton livre paraît offrir une grande latitude aux êtres), ce livre ne permet-il pas de découvrir que c’est à condition de comprendre sa singularité à l’aune d’un principe qu’on peut mieux se comprendre comme être (humain ou autre) et avoir une plus grande résonance en communauté ? J’aimerais t’entendre là-dessus, si tu le veux bien…

Thomas Dommange :

Je voudrais faire trois remarques. Les deux premières concernent le texte que j’ai écrit. L’une porte sur son processus d’écriture, sur sa forme, l’autre sur son contenu, disons sa thèse ; ma troisième remarque est une très brève réponse à la question que Pierre-Alexandre vient de m’adresser. 

Première remarque. La spécificité de ce texte tient pour moi au fait que je l’ai écrit sans savoir quel en était le sujet. En général, en philosophie du moins, il n’en va pas ainsi. L’université, quand vient le temps de faire un doctorat par exemple, enseigne à d’abord choisir un sujet, dont Etienne Balibar mon directeur de l’époque, m’avait prévenu qu’il ne pouvait jamais être trop précis, trop pointu. Il y a un non-dit ; une évidence tacite : l’objet sur lequel on écrit doit précéder l’acte d’écriture. Non seulement cela, mais on pourrait aller jusqu’à dire qu’il doit le supprimer. En philosophie, ce qu’on pourrait appeler « le style », est une menace. A chaque instant, il risque de voiler, de cacher la clarté de la déduction, de faire écran, de son épaisse présence, à ce dont il est question. Le concept demande une écriture transparente, diaphane. Je me souviens de Rémi Brague, au jury de thèse d’un ami à moi qui allait d’ailleurs lui succéder à la Sorbonne, de lui reprocher son « style », et de se vanter, lui, d’avoir une écriture de machine à écrire, une non-écriture. J’ai donc procédé, non par choix, mais par nécessité, en sens inverse. J’ai écrit, non pas absolument, mais majoritairement, à l’aveugle, m’arrêtant sur des objets successifs qui devenaient tour à tour mon « sujet ». En témoigne une des versions initiales du texte (il y en a eu de nombreuses), beaucoup plus volumineuse, qui dans mon esprit était d’abord une étude consacrée au mode chez Spinoza, qui ensuite est devenue une étude de la laideur de Socrate – titre sous lequel j’ai envoyé ce texte à Pierre-Alexandre. Une telle démultiplication des objets est encore visible dans le texte publié ici puisqu’il s’arrête tour à tour sur les formes animales, la philosophie de Thalès, l’idée de drame chez Politzer et j’en passe… comme si ma pensée n’était pas parvenue d’emblée à se fixer. Pourtant cet éclectisme apparent n’a rien à voir avec un recueil de textes. Ce livre n’est pas une compilation d’études. A aucun moment, la diversité des objets n’a contredit en moi la certitude d’écrire un texte, toujours le même, de creuser une idée. J’ai seulement, pour la première et peut-être dernière fois de mon travail, accepté de découvrir tardivement, peu à peu, chemin faisant, quelle idée tous ces textes déclinaient. Ecrire, c’était répéter « à l’aveugle » cette idée, sentir son insistance, la voir revenir travestie en objets divers, sans pouvoir la nommer. Si bien que la véritable visée de ce texte est de nommer cela qui insistait, de lui donner une consistance conceptuelle. Et cela, c’était l’idée de singularité.

C’est ici qu’intervient ma seconde remarque qui porte sur le contenu du texte. Le commencement de la conception de la singularité proposée dans ce livre, élaborée à même l’écriture, est précisément dans l’idée de répétition aveugle. L’insistance « aveugle » d’une idée, d’une idée dont manque encore le nom, est pour moi le socle de la singularité. C’est la thèse du livre : ce qui fait la singularité d’un être, c’est l’insistance en lui d’une idée. C’est elle qui nous fait. Nous sommes ce qui nous obsède sans que nous puissions la nommer. Le caractère unique de notre être réside dans les déformations que cette idée imprime à ce que nous sommes en tant qu’êtres spécifiques. L’idée tel un marteau qui heurte le métal, un ciseau qui attaque le bois, à force de marteler sa présence, fait apparaître ce que j’ai appelé une figure. Notre singularité est dans cette figure qui est aussi, pour des raisons que je n’expose pas, notre être second. Réfléchir à la singularité des êtres, c’est alors comprendre cet être second, concevoir un dispositif ontologique capable de le recevoir. Je n’entre pas dans le détail de ce rapt ontologique. L’énoncé de cette thèse permet d’anticiper les raisons pour lesquelles ce livre, en dépit de mes efforts, en dépit de ses réécritures successives, reste difficile. Cela vient de ce que la thèse que je viens d’évoquer, outre les nombreuses questions et/ou objections qu’elle soulève, a un caractère contre-intuitif. Qui pense d’ordinaire à notre singularité, pense plus spontanément à des traits de caractère, de personnalité, à des manières de faire qui diffèrent d’une norme ; philosophiquement, on confond la singularité avec l’idée d’individualité ou d’identité, ou, à l’inverse, avec une compréhension de nous-mêmes comme multiplicité, on inscrit la singularité dans une identité construite au croisement des devenirs dans lesquels nous sommes engagés. Par là on s’imagine que notre singularité est choisie, construite justement. Nous sommes dans une ère où l’idéologie dominante est la construction libre de soi. Or toutes ces approches sont d’emblée congédiées par un constat qui ouvre le livre : à savoir que la singularité n’est pas le propre de l’homme, que les animaux, les plantes, les roches, les jours, les œuvres ont autant de singularité que vous et moi. Tout est singulier et c’est à partir de là qu’il faut penser ; en commençant non pas par l’homme et par le jeu prétendument libre de ses volitions, mais par l’animal, par les striures ovoïdes du caillou, par les formes circulaires des traits qui ornent les ailes du papillon, par le chanfrein et la ligne du dos des chevaux peints sur les parois de la grotte de Lascaux. La définition de la singularité ne vaut pour l’homme que si elle vaut pour le pelage tacheté du guépard. Il me fallait donc montrer, avant d’en venir à l’homme, que les parures animales manifestent elles aussi l’insistance d’une idée qui transforme les animaux en figure. A quoi il faut ajouter, une fois cette démonstration faite, la nécessaire définition de ce que j’appelle idée. Tout cela, je le répète, fait un texte difficile. J’espère simplement que cette complexité est un peu celle du vrai.

Enfin, je voudrais pour finir, dire un mot de la question que Pierre-Alexandre m’a posée. Tu es décidément, mais cela je le sais depuis longtemps, un lecteur extrêmement affûté. Car cette réflexion sur la singularité avait à l’origine une visée éthique. Le titre initial, celui que portait le texte quand je l’ai envoyé au Centre national du livre à Paris pour leur soutirer une bourse, était « Ethique de la singularité ». Seule Fanie Mousseau a été le (la ?) témoin actif de cette période. Je me souviens avoir passé de longues heures à réfléchir avec elle sur le rapport entre déploiement d’une singularité et la question du Bien. L’idée que je voulais défendre était celle-ci : déployer sa singularité ne peut mener qu’au Bien ; bien vivre consiste à ne jamais se détourner de cette idée qui nous obsède et dont nous ne savons rien. C’est au fond assez peu original car c’est presque un décalque de Platon. Cela est malgré tout infiniment contestable d’affirmer que quiconque se laisse affecter par l’idée qui le domine, va au Bien. N’y a-t-il pas de « mauvaises » idées ? L’obsession vers laquelle nous faisons signe n’est-elle pas elle-même au bord de la pathologie ? Mais l’égarement de notre singularité hors du bien n’est pensable – je le dis sans du tout l’argumenter – que si on s’imagine qu’elle va de pair avec l’affirmation d’une puissance propre, que si on s’imagine que nous finissons par savoir ou manifester adéquatement dans nos comportements, cela qui nous obsède. Or mon idée, c’était que la singularité échoue toujours à restituer l’Idée qui la travaille, qu’il n’y a pas d’adéquation entre ce que j’ai appelé notre figure – notre être singulier – et la forme ou eidos qui la déforme. C’est pourquoi le livre que je voulais écrire portait sur la laideur de Socrate. Sa laideur, si déroutante pour l’Antiquité, dit notre inadéquation fondamentale à ce qui nous fait, notre impuissance à la réaliser pleinement, et partant notre impossibilité, comme singularité, de faire le mal. L’impuissance de la singularité la protège du mal. La laideur de Socrate garantit sa vertu. Elle est le signe d’un hiatus indépassable entre nous et ce qui nous fait, le signe de la grande impuissance socratique. Si Socrate avait été beau, beau comme Agathon, il aurait été tyran. Autrement dit il n’aurait pas été Socrate. Je dis tout cela très grossièrement et très mal. On voit pourquoi j’ai finalement renoncé à aborder la dimension éthique de mon propos : c’était trop difficile. Peut-être, un jour.

Je m’arrête ici non sans remercier encore très chaleureusement Pierre-Alexandre d’abord, les éditions Nota bene ensuite. Je suis convaincu qu’il y a des livres plus faciles à publier que d’autres. Pour que celui-ci l’ait été, il fallait un certain alignement des astres : un lecteur ayant la sagacité de Pierre-Alexandre, une maison d’édition ayant la ligne éditoriale de Nota bene.
  
Thomas Dommange, Le rapt ontologique. Penser l’être des singularités, Montréal, Nota bene, collection « Philosophie continentale », 2019, 258 p.
Propos tirés en partie du lancement du livre tenu en octobre 2019, Librairie du Square, Montréal.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire