Pierre-Alexandre
Fradet :
C’est un grand
plaisir et même un honneur pour moi de présenter ici, trop brièvement sans
doute, le dernier livre de Thomas Dommange, Le rapt ontologique. Ce n’est
pas tous les jours qu’on reçoit comme modeste directeur littéraire un livre qui
non seulement traite de métaphysique, mais développe lui-même une métaphysique personnelle.
En l’occurrence, la métaphysique est à comprendre au sens non pas théologique
mais bien ontologique du terme, comme le révèle sans détour le sous-titre de l’essai :
Penser l’être des singularités. Influencé par les travaux de Kant, Heidegger,
Derrida et le Cercle de Vienne, on a beaucoup répété au 20e siècle
que la métaphysique était morte et enterrée. En fait, il serait peut-être plus
juste de dire qu’une certaine manière de faire de la métaphysique fut
écartée avec le temps, pour laisser la voie libre à d’autres manières, d’autres
méthodes, que l’ouvrage de Thomas Dommange contribue à renouveler depuis l’horizon
du Québec.
Il est vrai que plusieurs
philosophes se sont eux-mêmes risqués à développer des métaphysiques aux 20e
et 21e siècles. C’est le cas de différents représentants de la
logique modale dans le monde anglo-saxon, ainsi que des figures associées au
réalisme spéculatif dans le contexte plus proprement continental. S’agissant du
Québec, il n’y a pas lieu non plus de parler de « désert métaphysique »,
puisque certains auteurs ont pondu des travaux en la matière. On peut penser en
particulier à Charles De Koninck, Thomas De Koninck, Jacques Lavigne, Charles
Taylor, Jean Grondin et sœur Clotilde Lemieux (alias Béraud de Saint-Maurice),
à qui l’on doit un important ouvrage sur Duns Scot qui fut traduit en plusieurs
langues. Mais il reste que la métaphysique est loin d’avoir été et d’être
encore aujourd’hui le principal cheval de bataille des philosophes au Québec,
et c’est en partie pourquoi Thomas Dommange innove autant.
Que propose-t-il
dans son livre ? Essai de métaphysique en acte, Le rapt ontologique n’ambitionne
rien de moins que de relever le défi formulé par Gertrude Stein dans Américains
d’Amérique. Stein écrivait en effet, comme le rapporte Thomas en exergue :
« Oui, on écrira un jour l’histoire de tous ceux qui furent, sont ou
seront. […] [I]l faudra qu’un jour soit écrite leur histoire, une histoire de
chacun d’entre eux, de leur nature et […] de la façon dont se manifeste leur être
d’un bout à l’autre de leur vie. Un jour, il y aura une histoire montrant […]
comment se produit chez chacun, du commencement à la fin, l’être qu’ils ont en
eux. » (p. 7) En circonscrivant chaque être dans sa singularité propre, le
livre de Thomas Dommange donne suite au projet de Gertrude Stein. Je vous rassure :
vous ne trouverez pas là un ouvrage exhaustif et énumératif, qui essaierait vainement
de faire l’inventaire de tout ce qui existe ou pourrait exister. Vous trouverez
bien plutôt un livre qui tente de penser l’être des singularités, c’est-à-dire
ce qui fait de tout être un être singulier.
Et ici, rien n’est
épargné, le banal comme l’exceptionnel. Thomas l’explique bien : « Nous ne
sommes pas singuliers par où nous croyons l’être. Notre singularité ne tient ni
à notre caractère ou à nos bizarreries ni au cours de notre vie ou au caractère
exceptionnel de notre destinée. Il y a bien là des particularités, des
accidents ou des trajectoires qui peuvent être peu communs, il n’y a pas le
principe qui fait de chaque être un monde, un absolu. S’il en était autrement,
si ces qualités, propriétés et attributs étaient les marques de la singularité,
seuls les hommes au destin exceptionnel, ou les fous, les excentriques seraient
réellement singuliers, tandis que les enfants qui jouent dans le parc, la mère
qui veille sur eux, nous tous enfin qui sommes gens de l’ordinaire à l’invisible
destinée, ne serions que les pâles copies d’un même modèle. Mais si chacun est
singulier aussi sûrement qu’il est, en quoi consiste cet être ? » (p. 233)
La question est
posée, et Thomas y répond lui-même en quelque 250 pages dont le style, qui m’a
impressionné dès le début par son élégance, sa force de frappe, sa singularité,
fait corps avec le fond. Deux grands chapitres ponctuent l’ouvrage. Dans le
premier qui s’intitule « Affect », on entre dans « la solitude
ontologique du singulier » et on comprend comment se forge un monde pour tout
ce qui peut revendiquer le titre d’être. On est aussi appelé à revisiter la
pensée de Thalès, dont Thomas reprend le principe de l’Eau afin d’illustrer ce
qu’il entend par « affect » et « idée poétique ». On
pourrait croire qu’il n’y a plus rien à dire de neuf au sujet de cette grande
pointure de la philosophie, tant on l’a étudiée et enseignée. Thomas prouve le
contraire en suggérant que l’Eau, chez Thalès, n’est pas qu’un principe matériel
placé à l’origine de tout, comme on l’a dit maintes fois pour clarifier la
particularité des Présocratiques. Pour Thomas, l’Eau avec un grand « E »
est chez Thalès à la fois puissance et concept, c’est-à-dire une « puissance
effective » (p. 73), un potentiel toujours incarné dans une matière en
acte.
Dans la seconde
partie du livre qui a pour titre « Figures », Thomas propose une « métaphysique
des formes animales » et aborde la question de « l’acteur-personnage ».
Alors que la première partie avait offert des descriptions du comportement
animal et qu’on y avait vu se succéder des réflexions – souvent formulées poétiquement
– sur ce que Thomas appelle les « mauvais poètes », la seconde partie
se penche tour à tour sur la matière et la forme, le développement embryonnaire,
les figures de Lascaux et la question du drame, bref : la comédie humaine.
Thomas redécouvre, subvertit ou renouvelle alors les perspectives d’Épictète et
de Sartre, entre autres.
À lire le titre du
livre, Le rapt ontologique. Penser l’être des singularités, on pourrait
se demander : à quoi a-t-on affaire au juste ? Ce fut en tout cas ma
question quand j’ai commencé à lire l’essai. S’agirait-il d’un ouvrage qui
substitue aux métaphysiques classiques, axées sur la stabilité et l’unité, une
métaphysique centrée sur le hasard, l’existence, le devenir et la multiplicité,
comme l’ont fait notoirement Nietzsche, Bergson, Deleuze, Sartre et Badiou ? À
cette question, Thomas répond clairement que non lorsqu’il signale que « [l]’alternative
qui voudrait que, pour trouver le singulier, il faudrait opposer à l’immuabilité
ontologique une métaphysique de l’événement, de l’aléatoire ou de l’existence
est ici rejetée. Loin de soustraire la singularité à l’ontologie, nous allons
proposer d’affirmer son inscription dans le monde des essences. » (p. 14)
Mais alors, si le
livre n’est pas nietzschéen ou deleuzien en tant que tel, quelle est sa
perspective ? L’essai de Thomas serait-il la dernière version en date des
philosophies nominalistes, qui depuis le Moyen Âge rejettent l’universel et se limitent
à affirmer l’existence des entités particulières, un peu à l’instar de Claude
Panaccio aujourd’hui ? Non, il n’en va pas tout à fait ainsi. D’une part,
Thomas n’a pas pour intention première de résoudre le problème de l’universel.
D’autre part, et surtout, il associe à la singularité un véritable principe d’être,
au lieu d’abandonner à leur sort les singularités existantes. C’est que la
singularité ne s’exprime pleinement selon Thomas que lorsque « notre être
premier » est « assiégé par une force [principielle] qui le déforme »
(p. 234), comme pour le faire renaître en une direction nouvelle.
La question
resurgit alors : à quoi a-t-on affaire lorsqu’on lit Le rapt ontologique
? Faut-il penser que Thomas propose une nouvelle éthique de l’authenticité, en
s’inspirant de Rousseau et sa critique du paraître, de Thoreau et son rejet de
la civilisation industrielle, de Nietzsche et sa remise en cause du
conformisme, de Heidegger et ses réflexions critiques sur le « On », ou
bien encore de Charles Taylor qui a revisité la quête d’authenticité en en
relevant les dangers mais aussi les bienfaits potentiels ? À vrai dire, à mon
humble avis, on se tromperait en croyant que l’authenticité est au cœur de l’entreprise
de Thomas. Chez lui, il ne s’agit pas tant d’appeler son lecteur à demeurer
fidèle à soi en mettant de côté les pressions extérieures, que de décrire – et donc
de comprendre – ce qui se produit lorsque notre être se déploie singulièrement.
Thomas ne nous dit pas tant comment être, que : qu’est-ce qui se
produit quand on est ? À quel principe ontologique est chevillé notre être
singulier ?
Pour exprimer l’être
dans ce qu’il a de singulier, Thomas adopte un ton souvent plus descriptif que
normatif, plus contemplatif que pratique. Cela dit, et c’est une impression
personnelle dont je tiens à faire part en terminant, même si son livre est sans
doute plus théorique que pratique, il recèle tant de descriptions concrètes du
comportement animal et humain qu’il mord sans cesse sur le mouvement unique des
êtres. Et c’est pourquoi j’aimerais poser une petite question à Thomas. Jusqu’à
quel point une ontologie – ton ontologie… – est-elle liée à des
réflexions éthiques ? En quoi est-elle susceptible d’orienter ou de réorienter
notre pratique ? Proposer une ontologie, c’est pratiquer un découpage : c’est
dévoiler de quoi le monde est fait. Et parfois, au moins parfois, on utilise ce
découpage pour valoriser certaines manières d’être et en dévaloriser d’autres. C’est
par exemple ce qu’avait fait Nietzsche en son temps. Pour lui, c’est connu,
tout est devenir et multiplicité, tout est mouvement et rapport de forces. Et
de cette description ontologique, il a fait découler une éthique de l’expérimentation
selon laquelle est souhaitable l’action qui ouvre et libère la vie, et non
souhaitable l’action qui la ferme et l’emprisonne. Parce que tout serait mouvant
et multiple, ce serait un contresens ontologique et éthique de retourner la vie
contre elle-même.
Bien sûr, Thomas, ta
perspective est différente de celle de Nietzsche. Mais reste-t-il vrai de dire
qu’il émane de ton ontologie, au moins implicitement et indirectement,
certaines réflexions éthiques ? Dès les premières lignes de l’essai, tu affirmes
avec éloquence : « La forme la plus haute de l’existence est, pour un être,
l’affirmation de sa singularité. Nous le sentons confusément, plus on est
singulier, plus on a la certitude d’être : ontologie et singularité marchent
d’un même pas. » (p. 8) S’il existe une « forme haute de l’existence »,
n’est-ce pas qu’il en existe en même temps une forme basse, dégradée ? N’est-ce
pas qu’il y a une certaine « hiérarchie », pour ainsi dire, entre diverses
manières d’être ? Sans vouloir bien sûr nous obliger à agir de telle ou telle
manière précise (puisque ton livre paraît offrir une grande latitude aux êtres),
ce livre ne permet-il pas de découvrir que c’est à condition de comprendre sa
singularité à l’aune d’un principe qu’on peut mieux se comprendre comme être (humain
ou autre) et avoir une plus grande résonance en communauté ? J’aimerais t’entendre
là-dessus, si tu le veux bien…
Thomas Dommange :
Je
voudrais faire trois remarques. Les deux premières concernent le texte que j’ai
écrit. L’une porte sur son processus d’écriture, sur sa forme, l’autre sur son
contenu, disons sa thèse ; ma troisième remarque est une très brève
réponse à la question que Pierre-Alexandre vient de m’adresser.
Première
remarque. La spécificité de ce texte tient pour moi au fait que je l’ai écrit
sans savoir quel en était le sujet. En général, en philosophie du moins, il
n’en va pas ainsi. L’université, quand vient le temps de faire un doctorat par
exemple, enseigne à d’abord choisir un sujet, dont Etienne Balibar mon directeur
de l’époque, m’avait prévenu qu’il ne pouvait jamais être trop précis, trop pointu.
Il y a un non-dit ; une évidence tacite : l’objet sur lequel on écrit doit
précéder l’acte d’écriture. Non seulement cela, mais on pourrait aller jusqu’à
dire qu’il doit le supprimer. En philosophie, ce qu’on pourrait appeler
« le style », est une menace. A chaque instant, il risque de voiler, de
cacher la clarté de la déduction, de faire écran, de son épaisse présence, à ce
dont il est question. Le concept demande une écriture transparente, diaphane. Je
me souviens de Rémi Brague, au jury de thèse d’un ami à moi qui allait
d’ailleurs lui succéder à la Sorbonne, de lui reprocher son
« style », et de se vanter, lui, d’avoir une écriture de machine à
écrire, une non-écriture. J’ai donc procédé, non par choix, mais par nécessité,
en sens inverse. J’ai écrit, non pas absolument, mais majoritairement, à
l’aveugle, m’arrêtant sur des objets successifs qui devenaient tour à tour mon
« sujet ». En témoigne une des versions initiales du texte (il y en a
eu de nombreuses), beaucoup plus volumineuse, qui dans mon esprit était d’abord
une étude consacrée au mode chez Spinoza, qui ensuite est devenue une étude de
la laideur de Socrate – titre sous lequel j’ai envoyé ce texte à Pierre-Alexandre.
Une telle démultiplication des objets est encore visible dans le texte publié ici
puisqu’il s’arrête tour à tour sur les formes animales, la philosophie de Thalès,
l’idée de drame chez Politzer et j’en passe… comme si ma pensée n’était pas
parvenue d’emblée à se fixer. Pourtant cet éclectisme apparent n’a rien à voir
avec un recueil de textes. Ce livre n’est pas une compilation d’études. A aucun
moment, la diversité des objets n’a contredit en moi la certitude d’écrire un texte, toujours le même, de creuser une idée. J’ai seulement, pour la
première et peut-être dernière fois de mon travail, accepté de découvrir tardivement,
peu à peu, chemin faisant, quelle idée tous ces textes déclinaient. Ecrire,
c’était répéter « à l’aveugle » cette idée, sentir son insistance, la
voir revenir travestie en objets divers, sans pouvoir la nommer. Si bien que la
véritable visée de ce texte est de nommer cela qui insistait, de lui donner une
consistance conceptuelle. Et cela, c’était l’idée de singularité.
C’est ici
qu’intervient ma seconde remarque qui porte sur le contenu du texte. Le
commencement de la conception de la singularité proposée dans ce livre, élaborée
à même l’écriture, est précisément dans l’idée de répétition aveugle. L’insistance
« aveugle » d’une idée, d’une idée dont manque encore le nom, est
pour moi le socle de la singularité. C’est la thèse du livre : ce qui fait
la singularité d’un être, c’est l’insistance en lui d’une idée. C’est elle qui
nous fait. Nous sommes ce qui nous obsède sans que nous puissions la nommer. Le
caractère unique de notre être réside dans les déformations que cette idée
imprime à ce que nous sommes en tant qu’êtres spécifiques. L’idée tel un
marteau qui heurte le métal, un ciseau qui attaque le bois, à force de marteler
sa présence, fait apparaître ce que j’ai appelé une figure. Notre singularité est dans cette figure qui est aussi, pour
des raisons que je n’expose pas, notre être second. Réfléchir à la singularité
des êtres, c’est alors comprendre cet être second, concevoir un dispositif
ontologique capable de le recevoir. Je n’entre pas dans le détail de ce rapt
ontologique. L’énoncé de cette thèse permet d’anticiper les raisons pour
lesquelles ce livre, en dépit de mes efforts, en dépit de ses réécritures
successives, reste difficile. Cela vient de ce que la thèse que je viens
d’évoquer, outre les nombreuses questions et/ou objections qu’elle soulève, a
un caractère contre-intuitif. Qui pense d’ordinaire à notre singularité, pense
plus spontanément à des traits de caractère, de personnalité, à des manières de
faire qui diffèrent d’une norme ; philosophiquement, on confond la
singularité avec l’idée d’individualité ou d’identité, ou, à l’inverse, avec
une compréhension de nous-mêmes comme multiplicité, on inscrit la singularité
dans une identité construite au croisement des devenirs dans lesquels nous
sommes engagés. Par là on s’imagine que notre singularité est choisie,
construite justement. Nous sommes dans une ère où l’idéologie dominante est la
construction libre de soi. Or toutes ces approches sont d’emblée congédiées par
un constat qui ouvre le livre : à savoir que la singularité n’est pas le propre
de l’homme, que les animaux, les plantes, les roches, les jours, les œuvres ont
autant de singularité que vous et moi. Tout est singulier et c’est à partir de
là qu’il faut penser ; en commençant non pas par l’homme et par le jeu
prétendument libre de ses volitions, mais par l’animal, par les striures
ovoïdes du caillou, par les formes circulaires des traits qui ornent les ailes
du papillon, par le chanfrein et la ligne du dos des chevaux peints sur les
parois de la grotte de Lascaux. La définition de la singularité ne vaut pour
l’homme que si elle vaut pour le pelage tacheté du guépard. Il me fallait donc montrer,
avant d’en venir à l’homme, que les parures animales manifestent elles aussi
l’insistance d’une idée qui transforme les animaux en figure. A quoi il faut
ajouter, une fois cette démonstration faite, la nécessaire définition de ce que
j’appelle idée. Tout cela, je le répète, fait un texte difficile. J’espère
simplement que cette complexité est un peu celle du vrai.
Enfin, je
voudrais pour finir, dire un mot de la question que Pierre-Alexandre m’a posée.
Tu es décidément, mais cela je le sais depuis longtemps, un lecteur extrêmement
affûté. Car cette réflexion sur la singularité avait à l’origine une visée
éthique. Le titre initial, celui que portait le texte quand je l’ai envoyé au
Centre national du livre à Paris pour leur soutirer une bourse, était
« Ethique de la singularité ». Seule Fanie Mousseau a été le
(la ?) témoin actif de cette période. Je me souviens avoir passé de
longues heures à réfléchir avec elle sur le rapport entre déploiement d’une
singularité et la question du Bien. L’idée que je voulais défendre était
celle-ci : déployer sa singularité ne peut mener qu’au Bien ; bien
vivre consiste à ne jamais se détourner de cette idée qui nous obsède et dont
nous ne savons rien. C’est au fond assez peu original car c’est presque un
décalque de Platon. Cela est malgré tout infiniment contestable d’affirmer que
quiconque se laisse affecter par l’idée qui le domine, va au Bien. N’y a-t-il
pas de « mauvaises » idées ? L’obsession vers laquelle nous
faisons signe n’est-elle pas elle-même au bord de la pathologie ? Mais l’égarement
de notre singularité hors du bien n’est pensable – je le dis sans du tout
l’argumenter – que si on s’imagine qu’elle va de pair avec l’affirmation d’une
puissance propre, que si on s’imagine que nous finissons par savoir ou
manifester adéquatement dans nos comportements, cela qui nous obsède. Or mon
idée, c’était que la singularité échoue toujours à restituer l’Idée qui la travaille,
qu’il n’y a pas d’adéquation entre ce que j’ai appelé notre figure – notre être
singulier – et la forme ou eidos qui
la déforme. C’est pourquoi le livre que je voulais écrire portait sur la laideur de Socrate. Sa laideur, si
déroutante pour l’Antiquité, dit notre inadéquation fondamentale à ce qui nous
fait, notre impuissance à la réaliser pleinement, et partant notre impossibilité,
comme singularité, de faire le mal. L’impuissance de la singularité la protège
du mal. La laideur de Socrate garantit sa vertu. Elle est le signe d’un hiatus
indépassable entre nous et ce qui nous fait, le signe de la grande impuissance
socratique. Si Socrate avait été beau, beau comme Agathon, il aurait été tyran.
Autrement dit il n’aurait pas été Socrate. Je dis tout cela très grossièrement
et très mal. On voit pourquoi j’ai finalement renoncé à aborder la dimension
éthique de mon propos : c’était trop difficile. Peut-être, un jour.
Je
m’arrête ici non sans remercier encore très chaleureusement Pierre-Alexandre
d’abord, les éditions Nota bene ensuite. Je suis convaincu qu’il y a des livres
plus faciles à publier que d’autres. Pour que celui-ci l’ait été, il fallait un
certain alignement des astres : un lecteur ayant la sagacité de Pierre-Alexandre,
une maison d’édition ayant la ligne éditoriale de Nota bene.
Thomas Dommange, Le rapt ontologique.
Penser l’être des singularités, Montréal, Nota bene, collection « Philosophie
continentale », 2019, 258 p.
Propos
tirés en partie du lancement du livre tenu en octobre 2019, Librairie du
Square, Montréal.
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