Écrivain, essayiste, directeur de la rédaction de
Philosophie Magazine, auteur entre
autres de Comment vivre lorsque l’on ne
croit en rien ? (Champs-Flammarion),
Voyage au centre de Paris (J’ai Lu) et Pour
que la philosophie descende du ciel (Allary Éditions), Alexandre Lacroix livre
dans son nouvel essai, Devant la beauté
de la nature, une promenade à la fois conceptuelle, esthétique et sensitive
sur les terres de la beauté naturelle. L’analyse philosophique des ressorts de
la fascination qu’exercent sur nous un coucher de soleil, une montagne, une
forêt côtoie un dialogue avec des écrivains (Whitman, Mishima, Proust, Sôseki,
Handke, Gracq, Morand…) ainsi que des retours proustiens à des lieux, des
paysages de l’enfance.
Véronique Bergen : Pouvez-vous nous toucher un mot du choix qui préside l’esprit de votre essai, à savoir le tressage de plusieurs dimensions, celles de l’analyse conceptuelle, du récit plus intime, de la méditation, de l’éclairage par la littérature, la peinture ?
Alexandre Lacroix : Cette volonté d’alterner des passages
théoriques et des évocations ou des passages narratifs a deux sources. D’abord,
depuis plusieurs années, je cherche une forme intermédiaire entre le roman et
l’essai philosophique. Dans un essai comme Contribution
à la théorie du baiser, par exemple, j’ai alterné des chapitres racontant
des souvenirs de baisers intimes et des chapitres documentés, sur l’histoire
« intellectuelle » et artistique du baiser depuis la Rome antique.
Dans un roman comme Voyage au centre de Paris,
le narrateur déambule dans la capitale, entre le Luxembourg et le Marais, et
ses propres souvenirs et pensées se mêlent à l’exploration parfois très précise
du passé des lieux qu’il traverse. Pour Devant
la beauté de la nature, j’ai poursuivi dans cette voie, ce souci de donner
à une enquête philosophique une progression romanesque. A mon sens, un essai peut
avoir ce point commun avec un roman qu’il nous fait vivre par procuration une
aventure, certes il s’agit d’une aventure de la pensée, mais enfin, il y a des
obstacles à franchir, des retournements de situation, des phases crises suivies
de dénouements, qui sont les conclusions provisoires… Ensuite, et pour aller
au-delà de cet aspect formel, la question posée au début de Devant la beauté de la nature rend
indispensable une approche multidisciplinaire. Cette question est :
pourquoi les êtres humains ont-ils un rapport non pas seulement utilitaire et
instrumental, mais aussi contemplatif, admiratif avec la nature ? Ou
encore : pourquoi aimons-nous les couchers de soleil ? A peine la
question est-elle énoncée, qu’on se rend compte qu’il y a là-dessous une
dimension biologique, on ne peut pas envisager d’y répondre sans se pencher sur
la théorie de l’évolution ou la physiologie sensorielle (comment percevons-nous
les paysages ?), mais aussi une dimension littéraire, picturale, et tout
aussi bien métaphysique. Il fallait donc trouver une forme qui puisse traverser
ces différents champs.
Véronique Bergen : Dans le prologue,
vous expliquez le choix terminologique du terme « nature » plutôt que
« cosmos », « monde », « environnement »,
« écosystème » ou encore « non-humains ». Pouvez-vous
revenir sur cette adoption du terme « nature » et déplier un paysage
philosophique que vous abordez à partir de l’opposition entre philosophes des
villes et philosophes des champs ? Cette démarcation renvoie in fine à deux manières dont la pensée
se rapporte à son dehors, à la nature.
Alexandre Lacroix : Il y a des modes, dans le microcosme de la
philosophie académique. Depuis la parution de l’admirable Par-delà nature et culture, de Philippe Descola, en 2005,
l’opposition nature/culture est considérée comme vieillotte, dépassée. Ne
sommes-nous pas entrés dans l’ère de l’anthropocène, une ère où la nature, et
jusqu’à la géologie de notre planète, est façonnée par les effets de l’activité
humaine ? Et la culture n’est-elle pas largement orientée par des
déterminismes ou des causalités d’ordre naturel ? Cette remise en question
de la vieille opposition des Modernes conduit Descola à parler de préférence
des relations entre les humains et les non-humains. Mais cela ne me paraissait
pas des concepts aisément mobilisables pour mon essai d’esthétique. Après tout,
quand je suis dans un paysage, ne suis-je pas compris en lui ? Ne se
reflète-t-il pas en moi ? L’exclusion, dans le concept de non-humain, pose
problème. Un titre comme : Devant la
beauté du non-humain n’aurait simplement eu aucun sens.
Mais alors, quel terme utiliser ? Envisageons quelques hypothèses.
Le mot cosmos renvoie, en grec ancien, à la notion d’ordre, de bon ordre, mais
aussi de décoration ou de parure. User de cosmétiques, c’est faire en sorte
d’avoir un visage irréprochable, bien ordonné. De la même façon, le mot monde
vient du latin mundus, qui signifie «
ce qui est bien ordonné », bien disposé, propre. Les concepts de cosmos ou de
monde suggèrent donc que nous faisons partie d’une totalité enclose sur
elle-même, nettoyée, rangée, harmonieuse ou encore pourvue d’une structure que
la raison humaine peut appréhender. Mais je trouve que c’est déjà beaucoup
supposer, et presque apporter une réponse à l’avance, que d’appréhender le
paysage ou ce qui nous entoure comme possédant une structure rationnelle ou
obéissant à des principes d’ordre.
Les termes d’environnement ou d’écosystème, souvent employés dans les
ouvrages d’écologie, ne convenaient pas non plus pour mon enquête, car la
recherche de la beauté nous emmène au-delà des milieux habités par l’être
humain : les étendues de l’océan sont belles, de même que la lave jaillissant
d’un volcan ou les cratères de la lune… mais ce ne sont pas pour l’humain des
environnements.
Reste donc nature. Ce terme a un grand mérite, celui de la simplicité.
Si je parle de cosmos, de monde, d’environnement, d’écosystème ou de
non-humain, certains fronceront les sourcils, le périmètre n’est pas d’emblée
délimité. Le concept de nature est d’une compréhension bien plus immédiate. Le
mot présente néanmoins un léger défaut, outre son association trop fréquente
avec celui de culture, c’est qu’il est peut-être un peu trop nataliste. Nature
vient en effet du latin nascor qui
signifie naître. Si l’on restreint la nature à ce qui naît, grandit, dépérit et
meurt, elle n’englobe guère que les animaux et les végétaux. Pas les roches, ni
le sol, ni les éléments. Mais par naissance, on peut entendre également
surgissement : alors, la nature serait l’ensemble de tout ce qui apparaît sans
avoir été construit par l’homme et ses machines. C’est dans ce sens-là que je
propose d’employer ce mot.
Dans la préface, je propose en effet de séparer l’histoire de la
philosophie en deux camps : il y a les « philosophes des
villes » et les « philosophes des champs ». Le plus célèbre
philosophe des villes est Socrate. Dans le
Phèdre, lorsqu’il sort des remparts d’Athènes, qu’il va marcher près d’une
rivière entre les oliviers, son interlocuteur lui fait remarquer qu’il
progresse d’un pas mal assuré, comme s’il ne connaissait pas les chemins.
Socrate répond qu’en effet, il n’aime pas la campagne et encore moins les
randonnées. « Les arbres n’ont rien à m’apprendre », dit-il. Pour les
philosophes des villes, seul l’échange de la parole permet l’éclosion de la
vérité. C’est pourquoi Socrate philosophe en milieu urbain, sur la place
publique, l’agora, là où le dialogue est le plus intense. Mais d’autres
philosophes, comme Pyrrhon, comme Emerson – souvent des sceptiques –
considèrent au contraire que la parole doit être neutralisée pour que la vérité
se manifeste, et que celle-ci éclot davantage dans la contemplation que dans le
bavardage. Ceux-là, que mon essai met évidemment très à l’honneur, sont les
philosophes des champs.
Véronique Bergen : Pouvez-vous
retracer à grands traits l’exclusion de la beauté naturelle du champ de
l’esthétique et revenir sur l’acte fondateur de Hegel pour qui il n’y a
d’esthétique que de la beauté artistique ? Je cite ici l’ouverture de l’Esthétique de Hegel : « Par
cette expression [esthétique, philosophie de l’art, philosophie de l’art beau],
nous excluons directement de la science du beau artistique le beau naturel (…) le beau artistique est plus élevé que celui de la nature (…) En
effet, la beauté artistique est la beauté engendrée
et ré-engendrée par l’esprit ». Quelle généalogie dressez-vous de cet
oubli, non de l’être, mais d’une esthétique de la nature ? Quelles en sont
les conséquences ?
Alexandre Lacroix : Oh, c’est très simple. Dans les traités
d’esthétique du XVIIIe siècle, chez des philosophes comme Alexander
Baumgarten (qui invente le mot d’ « esthétique »), Edmund Burke
ou Emmanuel Kant, il n’y a pas vraiment de distinction entre la beauté de la
nature et celle des œuvres d’art. Ces auteurs parlent de la beauté de la mer,
de l’aube, du soleil ; mais tout aussi bien d’un poème, d’une symphonie,
d’un tableau. C’est que, dans la vision du monde propre au monothéisme, la
nature est conçue comme une sorte d’œuvre d’art, créée par un être omniscient
et omnipotent – Dieu. Dans cette perspective elle est donc un artefact, et les
œuvres humaines ne sont que des créations moins parfaites. Il fallait un
affaiblissement de l’explication religieuse du monde pour qu’une séparation des
ordres fût opérée. De 1818 à 1829, Hegel donne un cours sur l’esthétique à
l’université de Berlin, et c’est lui qui va clarifier la situation : dès
le début de sa monumentale entreprise, il explique que l’esthétique est la discipline
qui ne traite que du beau artistique,
pas du beau naturel. Il a fixé ainsi
un programme de travail pour plusieurs générations de philosophes et de
penseurs. Le moins qu’on puisse dire est qu’il a été entendu !
Aujourd’hui, il existe des centaines de traités d’esthétique sur la peinture
figurative ou abstraite, sur la musique atonale, sur les readymade ou le pop art…
L’esthétique est devenu un discours souvent technique ou spécialisé sur l’art.
Mais cela laisse de côté la beauté de la nature, et lorsqu’on aborde ce
domaine, nous sommes tout d’abord un peu démunis. Cela se ressent aussi dans la
vie courante. Si vous êtes au musée, ou au concert, vous savez à peu près
quelle attitude est attendue de vous, car on vous l’a enseignée. Mais si vous
êtes devant un beau paysage et que vous voulez l’apprécier, que faut-il
faire ? S’asseoir, ou continuer à marcher ? Regarder, ou également
écouter, respirer, sentir l’air sur sa peau ? L’amateur de musique a une
manière bien à lui d’apprécier le concert symphonique. Mais l’amateur de paysage
est plus embêté, car il n’a pas eu l’occasion de réfléchir à sa pratique. Il
ressent un élan spontané, mais pour aller plus loin… je dirais qu’un peu de
philosophie ne peut pas faire de mal. L’un de mes objectifs était de donner des
clés, des pistes parfois très concrètes pour percevoir plus finement la nature
qui nous entoure, exactement comme un critique de peinture peut vous apprendre à
distinguer la composition et la matière d’un tableau, par exemple, et par
là-même vous rendre plus réceptif.
Véronique Bergen : Vous évoquez Ronald
Hepburn qui, le premier, transgressa l’interdit hégélien et, à partir de là,
vous dessinez la carte de l’« esthétique environnementale » dont vous passez en revue les trois positions
théoriques. Pouvez-vous définir les lames de fond de l’esthétique
environnementale ? Comment caractérisez-vous les trois réponses qu’elle apporte
à la question de l’avènement du sentiment esthétique ?
Alexandre Lacroix : En 1818, Hegel interdit donc à l’esthétique de
s’occuper de la beauté naturelle. Cette interdiction va être respectée grosso modo pendant un siècle et demi. En
1966, le philosophe britannique Ronald Hepburn a publié un article important,
« L’esthétique contemporaine et l’oubli de la beauté naturelle »,
dans lequel il proposait à ses confrères de réinvestir ce sujet délaissé. A
partir de ce coup d’envoi, s’est créée dans le monde universitaire
anglo-américain une discipline à part, peu connue, même des philosophes de
profession, l’« esthétique environnementale ». Il s’agit d’une
littérature entièrement académique, composée de papers, d’articles de recherche, dont aucun n’est traduit. Dans la
première partie de Devant la beauté de la
nature, je présente et discute les trois principales positions qui se sont
affirmées dans le champ de l’esthétique environnementale, de 1966 à nos jours.
Certains auteurs utilisent les outils de la psychologie évolutionniste. Leur
hypothèse de travail est que c’est l’adaptation multimillénaire de l’espèce Homo sapiens à son milieu qui a formé
nos préférences pour certains types de paysages. D’autres philosophes, autour
d’Allen Carlson, l’un des auteurs les plus importants de ce domaine,
considèrent au contraire que c’est la culture qui nous fait aimer la nature, et
qu’on apprécie d’autant mieux les paysages qu’on connaît les sciences
naturelles, la biologie, la géologie et les arts – c’est ce qu’on appelle le
modèle cognitif ou culturel. Enfin, un troisième courant de pensée fait valoir
que dans la nature l’être humain rencontre un ineffable, un mystère, et qu’il y
a donc une expérience mystique du paysage.
Véronique Bergen : Après avoir
questionné la distinction du beau et du sublime, la contribution de chacun de
nos sens dans notre ouverture à la beauté de la nature, vous pointez les
dangers engendrés par l’atrophie sensorielle advenue lors de la modernité,
l’éloignement de l’homme par rapport à la nature qui l’environne, la
destruction irréversible et mortifère des
mondes minéraux, végétaux, animaux comme si l’alliance (en un sens non
religieux) avec les voix de la nature s’était perdue. Vous écrivez vous méfier
des « concepts de l’écologie lourds comme des massues » mais vous dressez « le théâtre des saccages »
depuis les années 1970 : vous consignez l’effondrement de la biodiversité,
l’explosion des transports, de l’industrialisation, des déchets, de la
pollution, les données alarmantes du réchauffement climatique, de la
déforestation galopante, de la sixième extinction massive des espèces animales.
De façon décisive, vous corrélez crise écologique et crise esthétique. Coupés
de la nature, devenus étrangers à elle, dotés de sens émoussés, nous la
détruisons. Devant le danger d’une pulsion de destruction, devant les risques d’indifférence,
du syndrome d’autruche face à la dévastation en cours, vous parlez d’une tâche
politique inhérente à l’esthétique de la nature. Comment concevez-vous ce que
j’appellerais une écosophie esthétique ?
Alexandre Lacroix : Je pense que l’esthétique permet de réaliser
sur ces questions un pas de côté, et que ce décalage de la perspective est
précieux, peut-être salvateur ! Si vous commencez, autour de vous, à
parler de « réchauffement climatique », vous allez créer une sorte
d’effroi. La notion est terrifiante, les scénarios d’avenir plutôt mauvais et
nous ne savons absolument pas quoi faire… C’est un sujet pour experts et pour
politiciens. Quant à nous, au niveau individuel, nous n’avons le choix qu’entre
le déni et la culpabilité, autant dire que cette alternative est pénible !
Mais on peut interroger le rapport des êtres humains à la nature autrement, de
façon plus ouverte, non catastrophiste et pas culpabilisante. Demandez autour
de vous, même à ceux qui n’ont jamais eu d’intérêt pour l’écologie :
« Est-ce que vous pourriez vivre sans jamais avoir de contact avec de
beaux paysages ? Avec la mer, avec de l’air pur, des forêts, la ligne
d’horizon ? » Ce type de questionnement fait ressurgir une
évidence : nous avons un besoin existentiel de la nature, pour nous ressourcer. Voilà en quoi l’esthétique
nous amène à revivifier le lien avec la nature, à l’écart de tout
catastrophisme.
Alexandre Lacroix, Devant la beauté de la nature, Allary Éditions,
430 p., 22, 90 euros.

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