Auteur
d’une œuvre importante singularisée par l’audace conceptuelle et la
puissance inventive (Variations. La philosophie de Gilles
Deleuze, Van Gogh. L’œil des choses, Derrida. Un démantèlement de l’Occident…),
le philosophe Jean-Clet Martin entend capter dans son dernier essai la
nouveauté de Hegel en passant par la science-fiction, en mettant cet auteur
emblématique au service de la S-F. Parcourant les étapes de La Logique
de Hegel en les éclairant par des écrivains tels que Clarke, H. G. Wells,
Lovecraft, Van Vogt, Baxter, Asimov, Vinge, Philip K. Dick…, il montre comment,
pour penser des mondes qui bifurquent, des espaces instables, des durées non
chronologiques, réversibles, la S-F réclame une nouvelle logique
non–aristotélicienne. Place au concepteur des noces contre-nature, fécondes
entre le space opera de la
science-fiction et l’odyssée de la pensée dialectique.
Véronique Bergen : Hegel est-il un personnage
conceptuel ou un opérateur fictionnel pour les auteurs de
science-fiction ?
Jean-Clet Martin : Deleuze nous invitait au
cinéma en se servant de Bergson, lui qui n’a jamais fait de livre sur le
cinéma. Bergson fonctionne dans le montage de Deleuze comme une espèce
d’opérateur, celui qui fera tourner la machine. Il me semble que Hegel me sert
d’une manière comparable. En revanche, à la différence de Bergson, Hegel est
cité par les grands écrivains de la science-fiction. Ces derniers font appel à
lui parfois comme à un personnage, d’autre fois comme si son livre La Logique était un vaisseau
spatial, une archive, celle qu’Asimov par exemple déménage de Trantor en secret
pour fonder ailleurs un nouvel empire. Le plus étonnant est qu’on trouve
partout en sous-main les concepts de Hegel, notamment chez Van Vogt auteur du Cycle du non A, un récit où tout se
défait et se perd dans un sens qu’il faut être capable malgré tout de faire
tenir debout. Ce n’est pas étonnant que Hegel, penseur du mouvement, du
devenir, de l’infini, soit réactivé par les grands de la S-F sans même avoir à
étudier directement Hegel. Il circule depuis Mitchell à la fin du XIXe siècle comme un souffleur sur la
scène de ce théâtre cruel et Asimov en fera un montage époustouflant.
Véronique Bergen : Pourrait-on dire alors que
La Logique de Hegel que tu lances comme un vaisseau spatial fournit à
la S-F les concepts de temps non linéaire, de devenir, de contradiction,
d’infini, d’absolu dont elle a besoin pour s’aventurer dans des univers
étranges, à la réalité mutante ?
Jean-Clet Martin : Disons que Hegel invente
en effet un temps hors du temps, un temps sorti de ses gonds comme le reprend
un titre de Dick. Il s’agit d’un temps qui n’est pas chronologique qui peut se
parcourir sans subir les contraintes de la succession, de manière quasi panoramique.
C’est déjà Wells dans La machine à
voyager dans le temps qui en joue dans tous les sens et rend son cours
réversible. La machine nous mets face à un collage des temps : elle les
juxtapose au même endroit, comme une espèce d’historioscope, des jumelles
braquées sur le fleuve de l’histoire qu’on peut remonter en sens inverse.
Asimov quant à lui parle d’une psycho-histoire qui abolirait toute distance
temporelle, une espèce de brèche dans la durée qui réussit à passer entre des
moments éloignés et qui ouvre à ce que Hegel nommerait le « savoir
absolu ».
Véronique Bergen : Le système de Hegel et la
science-fiction donnent de nouvelles lettres de noblesse à la spéculation et
offrent des voyages aux limites du pensable. Parlerais-tu d’un devenir hégélien
de la science-fiction et d’un devenir S-F de Hegel ?
Jean-Clet Martin : Robert Heinlein, géant du
genre, invente le concept de « fiction spéculative » pour parler de
ce collage des temps. Il faut user comme d’un miroir qui rend l’image
spéculaire et qui se souvient de tous ceux qui l’ont contemplée durant des
siècles. Une espèce de « calice de l’esprit » dirait Hegel ou un
point singulier qui absorbe tout l’espace-temps. Le grand angle en photographie
forme un point de ce genre. Mais c’est encore trop optique comme spéculation.
Il faut imaginer avec la S-F de nouveaux supports. Des supports sur lesquels
s’inscrit la mémoire sans aucune limite et qui intériorise tous les événements
de la matière comme pour le trou noir d’Interstellar
ou encore mieux à travers Le cycle du centre galactique de
Benford. C’est un peu l’idée que Hegel
se fait de la circularité. Tout dans la S-F est une affaire de Cycles, Cycle de
fondations, Cycle des robots... On retrouve partout ce cercle fait de cercles.
Il s’agit encore de ce que Borges appelait l’Aleph, voire d’une espèce
d’encyclopédie gigantesque en octets et mégaoctets : bibliothèque infinie
qui culmine dans un récit de Strauss selon un temps miniaturisé. Il y est
question d’un diamant dont les pages sont ses atomes et sur chaque atome s’inscrit
ainsi une région de l’histoire, un ensemble de tableaux, d’images cristallines
dont les spirales sont affolantes… Hegel s’est propagé comme de la poudre dans
ces immenses machines à fabriquer des Dieux.
Véronique Bergen : Comment la S-F prend-elle
le relais de la métaphysique condamnée par Kant, revitalisée par Hegel ?
Jean-Clet Martin : La métaphysique est
estropiée depuis Kant en effet. Mais nous éprouvons tous le goût de l’aventure,
le risque de franchir la frontière. Nous avons besoin de sortir des limites
d’une planète dont le tour est fait depuis longtemps. La métaphysique est le
rêve d’un autre monde et la science-fiction nous offre des espaces infinis qui
nous forcent à penser d’après d’autres critères que ceux de la clôture :
une espèce de déclosion pour utiliser un concept de Jean-Luc Nancy. Ce n’est
donc pas seulement le temps qui entre dans un collage sans limite mais l’espace
qui se divise en univers pluriels, en univers dissemblables à l’image de ce
verre de bière dont Dick fait de chaque bulle l’expression d’un monde. La aussi
le calice de Hegel semble trouver des issues inattendues dans les curieux
« objets » de la S-F…
Véronique Bergen : Peux-tu évoquer en quoi le
monolithe de 2001, l’odyssée de l’espace de Clarke, porté au cinéma par
Kubrick, figure un de ces calices hégéliens et condense l’être pur ?
Jean-Clet Martin : Ces objets forment des
surfaces qui nous tendent l’image de nous-mêmes, comme chez Vasarely dont
peut-être Kubrick retrouve quelques figures. Elles se laissent en tous cas lire
en des sens opposés, fonds et formes échangeant leurs fonctions. C’est un
espace indécis qui appelle une lecture, une interprétation, un point de vue qui
a besoin d’une perspective intérieure, d’une idée. L’être pur, c’est l’être qui
n’est pas encore fixé en tant qu’existence et qui n’a pas encore reçu l’idée.
Il n’existe pas. Je ne le vois pas. Il se tient entre, il se pose au fond comme
un couloir dans lequel on descend, on tombe de manière vertigineuse et dont il
nous faut sortir pour se relever de sa gravité et tenir la route, une route...
L’être exige de nous l’élaboration d’une essence, sans laquelle nous sommes
foutus. Dans le roman de Clarke, il s’agit d’un véritable vertige ontologique
qui nous attire comme le papillon est attiré par la flamme. La vérité est la
mort, et l’être n’est intéressant que par toute l’histoire qui en recouvre la
béance, le vortex central au sein duquel l’esprit se relève de ses cendres.
Véronique Bergen : Qu’est-ce qui dans la
genèse de l’esprit chez Hegel rappelle les conditions extrêmes mises en scène
par la science-fiction ?
Jean-Clet Martin : L’esprit pour Hegel ce
n’est pas l’âme enfouie en moi. Il y a un « esprit objectif » disons.
Il se lève sur des supports que l’art explore à fond. Ça peut être un porche
gothique, une création qui introduit une idée dans la chose. Mais ça peut-être
plutôt une découverte… Dick découvre par exemple en cognant sur un très long
câble métallique tout une musique, une résonance infinie qu’il enregistre et
qui témoigne de l’esprit de la matière elle-même, de sa sonorité. Le sculpteur
également suit des ondes de choc, les lignes d’éclatement d’un matériau pour en
dégager la puissance. Il rend sensible un esprit qui est déjà dans les choses
indépendamment de notre cerveau. C’est d’ailleurs la grande proposition de
Hegel : « le jugement est déjà dans les choses ». Et ce sont ces
lignes que Dick va explorer de manière fascinante comme si l’être une fois mis
en mouvement était la pensée elle-même, la matière une possible construction de
l’esprit. Le cerveau prouve que la matière est capable de penser. Mais il
existe d’autres agencements que celui du cerveau pour rendre sensible l’esprit.
Véronique Bergen : Peux-tu évoquer les points
de tangence entre Hegel et Philip K. Dick, ce dernier faisant l’épreuve de la
« chose en soi », du plurivers, d’une logique de la paranoïa ?
Et quelles sont les nouveaux défis que tu repères dans la science-fiction
contemporaine ?
Jean-Clet Martin : La chose en soi est la
chose cubique, que je ne peux qu’approcher par fragments. C’est par exemple
dans 2001, l’odyssée de l’espace de Kubrick l’étrange monolithe qui brise
l’histoire en différents angles. Si du côté de la peinture ce cubisme est bien
connu, dans la littérature, la S-F est précisément l’introduction dans le récit
d’un objet qui mord sur d’autres territoires, qui vient d’ailleurs. Dick un
jour dans sa salle de bain veut allumer la lumière en tirant sur un cordon.
Mais il y a un interrupteur, pas de cordon. D’où tient-il ce réflexe ? Le
long de cette chose qui manque, il va tirer tout un monde. Mais pas en un coup.
Plutôt comme en glissant sur l’escalier de Duchamp. C’est dans Ubik que culmine cet escalier dont
chaque marche s’incline vers un autre monde… C’est alors un sacré défi que de
jouer sur des logiques dont chaque marche bifurque et tourne le dos à toute
chronologie. Christopher Priest va le plus loin dans la manière de plier tout l’espace
en un « monde inverti » qui ouvre un véritable labyrinthe, un
labyrinthe qui nous fait douter à travers tout et qui nous rend un peu
paranoïaque, suffisamment en tout cas pour se mettre à sentir les cercles
vicieux du réel.
Véronique Bergen : La science-fiction
n’est-elle pas également deleuzienne, vitaliste dans ses protocoles
d’expérimentation ?
Jean-Clet Martin : Deleuze a été attentif à
la science fiction comme modèle d’écriture. La philosophie pour Deleuze si elle
est vraiment radicale, va se porter au cœur des ténèbres, dans ce labyrinthe
dont il n’y a encore aucune expérience, à la pointe de l’innovation par
conséquent. Une expérience de l’inexpérimentable ou ce qu’il appelle un
empirisme supérieur. Mais à l’époque de Lovecraft, Dick, Baxter… Deleuze n’est
pas encore connu dans les études philosophiques tandis que Hegel est
disponible. Dick dira d’ailleurs qu’il lisait les philosophes comme dans un
garage. Par bricolage, de manière heurtée, par portraits. Ce sont des portraits
philosophiques que la science-fiction conserve en vie, même en cryostase ou biostase.
Et ce faisant, c’est vrai que la vie va au-delà de la mort, de l’arrêt de mort
qui circule dans le space opera. La
question de la vie s’impose à toute la science-fiction dans des formes qui ne
sont pas humaines mais en perpétuel conflit, des conflits entre virus et
machines qui font muter la zoologie par la biologie, la génétique par
l’informatique… C’est notamment Wilson qui retrouve cette dramatisation du
vitalisme et de ses codex. Mais comme savait déjà Derrida, l’écriture de Hegel
est elle-même celle d’un immense computeur, une machine qui embrasse les plus
grandes distances pour maintenir la vie au fond des pyramides.
Artpress, n° 450, décembre 2017.
Jean-Clet Martin, Logique de la Science-fiction. De Hegel à Philip K. Dick, Impressions nouvelles, 352 p., 22 euros.


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