En 1988, je rencontre Deleuze dans son appartement parisien.
Je lui expose le projet d’une thèse "Variations" qui explore le
concept de multiplicités. Tout commence là, par sa question : « les
multiplicités, c’est très bien, mais vous avez un opérateur ? ». La formule
ne me laisse pas le temps de réfléchir. Je la prends au vol et me souviens
d’une idée de Valéry. J'avais en mémoire ses Cahiers : système de
feuillets superposés avec sur chaque feuille ou plan d'autres règles de
répartition, une incurvation différente à chaque étage. Je pensais finalement
que l'opération de variation se produit par strates, comme sur une espèce de bloc-notes.
Mais avec un point qui le perfore, une ligne orthogonale qui le traverse au
même endroit, prolongée autrement dans ses voisinages sur chaque feuillet. Ce
serait encore une espèce de planche d’échecs ramifiée. Le roi est au même
emplacement, mais les parties ne sont pas les mêmes d’un étage à l’autre. Avec des
effets, des conséquences variables en fonction du plan, de la couche que
traversent les mêmes pièces, des points de brisure différemment propagés à
chaque feuillet.
Une multiplicité forme en conséquence une dynamique même si
on part de positions statiques. Principe d’une animation de concept, une
résonance différentiée selon des strates recoupées par une incurvation qui
n’est pas de même intensité d’un niveau à l’autre. Un instant T qui sera
autrement réfracté ou nouvellement lu sur chaque feuillet. C’est en gros l’image
de la pensée qui inspirait ma thèse sur Deleuze que je publie bientôt sous
le titre de Variations -la philosophie de Gilles Deleuze. Mais est-ce
que cette idée peut produire quelque chose d’intéressant. Quelle matérialité
pour la rendre vivante ? Quelle concrescence qui ne soit pas juste un jeu
abstrait ? Il faut des matières et non seulement un système. Je tente d’en
incarner le dynamisme sur le plan de l’Histoire annoncée au sein de cette
thèse. Le découpage d’une époque, avec sa machine de ventilation singulière.
C’est là l’objet d’un second essai sur le Moyen Âge : Ossuaires que
je publie en 1995.
Ossuaires - une anatomie du moyen âge roman un livre
qui fonctionne par planches. J'ai lu cet âge sur plusieurs feuillets traversés
par la féodalité. C'était mon axe d'historien pour suturer les reliques de
cette « figure historique » en articulant les voisinages comme le
montre un mur roman. Un mur avec ses étages, ses balcons, son déambulatoire, sa
crypte, etc. Il est évident qu’on y découvre des couches, des niveaux dont les
forces mises en jeu ne sont pas de même hauteur, qui se prolongent à chaque
fois selon un système de voisinages incomparables, une autre organisation à
chaque palier. A tout seuil s’organisent des reliques, des restes, des
fragments différents qui effeuillent l’ensemble. Voici en tout cas une
matérialité pour cet opérateur que j’avais proposé à Deleuze comme un système
de feuillets différentiels. Et certes une ligne unique traverse toutes les
couches au même axe que j’appelle la ligne Romane, pas du tout la même
articulation que la ligne Gothique, sa clé d’ogive, voire encore la ligne Baroque
dans son espace non-linéaire, cette dernière ligne n’étant pas droite mais
longera des détours tourbillonnaires selon une vis qui monte ou qui descend autrement
qu’un clou s’enfonce en pilastre. Avec l’intérêt de comprendre qu’à la
différence du jeu d’échecs, il n’y a pas de Roi dans cet espace, les Capétiens
n’étant pas encore installés au pouvoir.
Une fois ce livre publié chez Payot, comment
continuer ? Est-ce que c’est fini ainsi ? J'avais dans l'esprit à
cette époque en 1996, trois livres possibles, après Ossuaires qui
pourraient poursuivre cette variation dans une multiplicité. A commencer par un
livre sur Riemann. Mais je vais y penser des années sans encore pouvoir
l'écrire, trop difficile si on ne connaît pas suffisamment les mathématiques.
Je le mets donc en réserve avec l’incertitude, le doute d’en être capable. Un
autre livre serait peut-être mieux venu, ouvert à la variation chez Mahler. Je
l'ai abandonné n’étant pas suffisamment musicien. Un troisième enfin pourrait
s’illustrer par la peinture de Van Gogh autour de « L'œil des
choses ». J’ai opté pour cet itinéraire esthétique en réfléchissant avec
le peintre sur la perspective accélérée, déformée sur les bords. On est
sur une autre matérialisation que celle de l’architecture. Une autre ligne de
recoupement. La perspective n'est plus fixe et centralisée (comme pour la
Renaissance), mais accélérée, déformée à chaque couche. Un peu comme si les
distances s'étiraient ou se contractaient au gré de l'intensité du regard. Pas
de perspective reine. Les lignes de fuite ne convergent plus vers un point
unique, mais s'échappent, créant des voisinages de couleurs et de formes qui
s'articulent de manière non-euclidienne sur le plan du tableau. Un
tachisme et une rupture du ton. C’est là toute la peinture de Van Gogh, on en
tient la matière. Le sujet n'est plus vu par le peintre (produit d’une
subjectivité narcissique), mais par la chose elle-même, qui impose sa
propre incurvation et sa propre règle de répartition. L'œil du tournesol, de
l'herbe, ou du ciel, génère sa propre perspective. L'observateur décentré
traverse le réel selon une ligne devenue solaire.
Après le tachisme de Van Gogh et ses tons rompus, il y a un
moment de repos, un silence qui étouffe un peu l’intuition de ces feuillets
superposés en multiplicités. S’impose la question de l’événement, de ce qui
traverse la matière comme une onde, sans lui appartenir vraiment, ni s’y
réduire. Il y a d’un côté un signe de Badiou, un peu royal relativement à
l’événement, L’être et l’événement ; de l’autre, la lecture de
Derrida que je rencontre au colloque sur Jean-Luc Nancy en 2001 au Collège
international de philosophie. La question du démantèlement que
Derrida me propose me tourne soudain vers d’autres matériaux. Mais je suis un
constructionniste plus qu'un déconstructeur à la façon de Derrida. Je suis
certes sensible à la fissure. Mais elle est enfin pour moi tout autant un
joint, forme une ligne prolongeable sur tel ou tel plan, mieux sans doute
qu’une ruine. Il s’agit certes de démonter l’unité du monde mais pour
reconstruire d’autres agencements en suivant des lignes de forces hétérogènes.
D’où qu’on les prenne, entre A et B d’autres chemins sont possibles, mieux que
celui de la droite, une autre randonnée. C’est différent de Derrida en ce que
mes multiplicités suturent la fissure selon un trait qui devient productif,
créateur.
En ayant exploré la matérialité des opérations que peut
induire une multiplicité, il m’a semblé qu’il existait non seulement la matière
solide mais des immatériaux, d’autres réalités en tout cas, des réalités
virtuelles, celles intéressantes que nous propose notamment la science-fiction.
C’est l’objet déjà de mon troisième livre, L’image virtuelle -essais sur la
construction du monde… Le tenseur n'est pas le même entre histoire
réelle et histoire imaginaire. Un peu comme chez Leibniz lorsque son
Dieu explore d'autres mondes possibles. Que se passe-t-il dans l’entendement de
Dieu romancé par Leibniz ? Quelle difficulté pour penser le monde, sa
confection ? Ne lui fallait-il pas ventiler des feuillets
différents ? Y a-t-il un autre philosophe encore qui entre dans ce
feuilletage des mondes ? Je relis ainsi la Logique de Hegel et me
rappelle sa crise panique, quelque chose qui le pousse à affirmer avoir écrit son
livre comme « avant la création du monde », en se positionnant en
amont de ce tri, avant ce choix divin trop soumis au meilleur, au plus parfait.
Au bord du néant, finalement…
La Logique de Hegel forme ce texte un peu fou qui
commence dans une espèce de panne de la Création, un suspens du passage à
l’acte divin, de son fiat. Peut-on alors écrire au lieu d'une Phénoménologie
de l'esprit soumise aux moments réels du monde, une phénoménologie de
l'esprit qui formerait une histoire virtuelle, celle de la SF sous d'autres
récits et d’autres dieux ? La SF explore les pires mondes. Le rationnel ne
devient réel qu'en passant par l'accident, croisant des mondes impossibles,
ceux que la fiction spéculative explore comme autant de feuillets qui auraient
pu s’actualiser. Une ventilation où le démantèlement de l'Occident n'est pas
seulement en destruction. Les dystopies forment du coup la révélation que le
bloc occidental n'est qu'un agencement provisoire de feuillets qui se tiennent
par un joint irrégulièrement randonisé, constamment traversé par le possible de
ces mondes que la Science-Fiction explore en luttant contre la catastrophe.
Au détour de ce long chemin entre Deleuze, Derrida et
Hegel, finalement, je me mets à composer un maître-ouvrage sur Riemann en
2023 publié aux Puf Et Dieu joua aux dés. Je n’ai pas oublié cette voie
géométrique. Je me place dans le même mouvement d’arrêt que Hegel. La même
incertitude au bord du néant, au pourtour de l’Etre. C'est sur la distribution
des nombres premiers que je pointe les dés, pour des mondes apparemment
irréguliers mais que « la fonction zêta » permet de réunir de façon
montagneuse ou plissée dans le plan imaginaire des racines négative. Magnifique
paysage, instanciation qui renoue avec le Dieu de Leibniz avant la création du
monde, et sous ma lecture avec la Logique de Hegel qui en suspend la
cohérence, au moment où, au lieu de faire un choix, son Dieu joue aux dés sur
le catalogue absolu de l’Esprit… Que s’est-il passé pour infléchir ainsi les
mondes possibles en suivant l’axe virtuel des nombres premiers chez
Riemann ?
Il y eut, de façon inhabituelle dans mon esprit, un retour
au livre sur L'image virtuelle, essai sur la construction du monde,
publié chez Kimé en 1996. On n’oublie rien, disais-je. J'y explore -avant le
choix du meilleur qu’on attribue par conséquent au Dieu Leibnizien- un monde
davantage pluriel, me souvenant de Renouvier, son ouvrage testamentaire sur une
nouvelle monadologie qui insiste précisément sur d'autres mondes
possibles. J'y associe en 2009 un livre sur Borges, et explore Le
jardin aux sentiers qui bifurquent… Dans la relecture de ce labyrinthe, je
décide de publier Plurivers aux Puf, une notion dont j’ai fabriqué le
concept... « Plurivers » signifiant l’ensemble des mondes avant
qu’ils ne soient actualisés par le choix du meilleur. Avec cette logique propre
dont Riemann me conduit à penser que chaque monde sera dominé par un nombre
premier comme sa racine. Quant à la SF elle est une nouvelle Phénoménologie
de l'esprit prise non du côté du passé de l'Histoire mais du
virtuel, de l'anticipation de l’avenir. La SF devient le mouvement de
l'Esprit qui invente, se déploie non pas en reconnaissant le rationnel
devenu réel, mais en explorant activement ce qui aurait pu être réel si une
autre racine (un autre nombre premier) avait dominé, ou si une autre
bifurcation avait été prise. Et sans doute l’est-elle dans d’autres univers.
Aussi, de mon travail sur Derrida, reste finalement active
l'idée de trace, d'empreinte. Un autre univers peut-il laisser des empreintes
dans l'univers actuel. L'idée de fantômes, de hantologie, percolateur de bulles
d'univers, de suppléments, de bugs qui font signe vers des mondes pluriels. La
trace est un opérateur puissant de liaison entre les feuillets du plurivers,
redevable d’une forme en mappes, en quelque sorte branaire. Et sans doute y insiste
l’hospitalité de ces fantômes venus d’un univers différent. Quel accueil leur
faisons-nous ? Ceux de l’avenir autant que du passé. Dans mon livre sur le
moyen-âge il me semblait que le chevalier, un peu Quichotte en son genre, passe
de monde en monde. L'époque contemporaine lui ressemble sans doute sous ce
rapport. Philip K. Dick en forme le personnage conceptuel. Je soutiens le
semble-t-il que c’est un geste entièrement politique, des règles de jeu,
en ce que l’ordre émerge non pas seulement malgré les fragments,
mais grâce aux fragments, par eux seuls et suivant l’articulation
immanente qu’ils rendent possible dans une espèce de casuistique
généralisée : une juridiction chaque fois singulière dans un plurivers,
avec tous les accidents, les bugs qu’il nous appartient de réfléchir sans loi
disponible ou préalable. Reste pour seule loi l’a priori, celui de
l’invention, de l’imagination, du jugement réfléchissant. De nouvelles
méditations métaphysiques voient par conséquent le jour au moment où notre
monde s’épuise, se trouve mis en parallèle avec d’autres histoires possibles.
Une réflexion sur les existences imaginaires. Reste à répondre s’il en est, aux
objections qui sont une forte injonction de l’avenir.
Jean-Clet Martin
Texte d'abord publié sur Diacritik

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