vendredi 5 décembre 2025

Traverser d'autres mondes possibles / Jean-Clet Martin

 


En 1988, je rencontre Deleuze dans son appartement parisien. Je lui expose le projet d’une thèse "Variations" qui explore le concept de multiplicités. Tout commence là, par sa question : « les multiplicités, c’est très bien, mais vous avez un opérateur ? ». La formule ne me laisse pas le temps de réfléchir. Je la prends au vol et me souviens d’une idée de Valéry. J'avais en mémoire ses Cahiers : système de feuillets superposés avec sur chaque feuille ou plan d'autres règles de répartition, une incurvation différente à chaque étage. Je pensais finalement que l'opération de variation se produit par strates, comme sur une espèce de bloc-notes. Mais avec un point qui le perfore, une ligne orthogonale qui le traverse au même endroit, prolongée autrement dans ses voisinages sur chaque feuillet. Ce serait encore une espèce de planche d’échecs ramifiée. Le roi est au même emplacement, mais les parties ne sont pas les mêmes d’un étage à l’autre. Avec des effets, des conséquences variables en fonction du plan, de la couche que traversent les mêmes pièces, des points de brisure différemment propagés à chaque feuillet.

Une multiplicité forme en conséquence une dynamique même si on part de positions statiques. Principe d’une animation de concept, une résonance différentiée selon des strates recoupées par une incurvation qui n’est pas de même intensité d’un niveau à l’autre. Un instant T qui sera autrement réfracté ou nouvellement lu sur chaque feuillet. C’est en gros l’image de la pensée qui inspirait ma thèse sur Deleuze que je publie bientôt sous le titre de Variations -la philosophie de Gilles Deleuze. Mais est-ce que cette idée peut produire quelque chose d’intéressant. Quelle matérialité pour la rendre vivante ? Quelle concrescence qui ne soit pas juste un jeu abstrait ? Il faut des matières et non seulement un système. Je tente d’en incarner le dynamisme sur le plan de l’Histoire annoncée au sein de cette thèse. Le découpage d’une époque, avec sa machine de ventilation singulière. C’est là l’objet d’un second essai sur le Moyen Âge : Ossuaires que je publie en 1995.

Ossuaires - une anatomie du moyen âge roman un livre qui fonctionne par planches. J'ai lu cet âge sur plusieurs feuillets traversés par la féodalité. C'était mon axe d'historien pour suturer les reliques de cette « figure historique » en articulant les voisinages comme le montre un mur roman. Un mur avec ses étages, ses balcons, son déambulatoire, sa crypte, etc. Il est évident qu’on y découvre des couches, des niveaux dont les forces mises en jeu ne sont pas de même hauteur, qui se prolongent à chaque fois selon un système de voisinages incomparables, une autre organisation à chaque palier. A tout seuil s’organisent des reliques, des restes, des fragments différents qui effeuillent l’ensemble. Voici en tout cas une matérialité pour cet opérateur que j’avais proposé à Deleuze comme un système de feuillets différentiels. Et certes une ligne unique traverse toutes les couches au même axe que j’appelle la ligne Romane, pas du tout la même articulation que la ligne Gothique, sa clé d’ogive, voire encore la ligne Baroque dans son espace non-linéaire, cette dernière ligne n’étant pas droite mais longera des détours tourbillonnaires selon une vis qui monte ou qui descend autrement qu’un clou s’enfonce en pilastre. Avec l’intérêt de comprendre qu’à la différence du jeu d’échecs, il n’y a pas de Roi dans cet espace, les Capétiens n’étant pas encore installés au pouvoir.

Une fois ce livre publié chez Payot, comment continuer ? Est-ce que c’est fini ainsi ? J'avais dans l'esprit à cette époque en 1996, trois livres possibles, après Ossuaires qui pourraient poursuivre cette variation dans une multiplicité. A commencer par un livre sur Riemann. Mais je vais y penser des années sans encore pouvoir l'écrire, trop difficile si on ne connaît pas suffisamment les mathématiques. Je le mets donc en réserve avec l’incertitude, le doute d’en être capable. Un autre livre serait peut-être mieux venu, ouvert à la variation chez Mahler. Je l'ai abandonné n’étant pas suffisamment musicien. Un troisième enfin pourrait s’illustrer par la peinture de Van Gogh autour de « L'œil des choses ». J’ai opté pour cet itinéraire esthétique en réfléchissant avec le peintre sur la perspective accélérée, déformée sur les bords. On est sur une autre matérialisation que celle de l’architecture. Une autre ligne de recoupement. La perspective n'est plus fixe et centralisée (comme pour la Renaissance), mais accélérée, déformée à chaque couche. Un peu comme si les distances s'étiraient ou se contractaient au gré de l'intensité du regard. Pas de perspective reine. Les lignes de fuite ne convergent plus vers un point unique, mais s'échappent, créant des voisinages de couleurs et de formes qui s'articulent de manière non-euclidienne sur le plan du tableau. Un tachisme et une rupture du ton. C’est là toute la peinture de Van Gogh, on en tient la matière. Le sujet n'est plus vu par le peintre (produit d’une subjectivité narcissique), mais par la chose elle-même, qui impose sa propre incurvation et sa propre règle de répartition. L'œil du tournesol, de l'herbe, ou du ciel, génère sa propre perspective. L'observateur décentré traverse le réel selon une ligne devenue solaire.

Après le tachisme de Van Gogh et ses tons rompus, il y a un moment de repos, un silence qui étouffe un peu l’intuition de ces feuillets superposés en multiplicités. S’impose la question de l’événement, de ce qui traverse la matière comme une onde, sans lui appartenir vraiment, ni s’y réduire. Il y a d’un côté un signe de Badiou, un peu royal relativement à l’événement, L’être et l’événement ; de l’autre, la lecture de Derrida que je rencontre au colloque sur Jean-Luc Nancy en 2001 au Collège international de philosophie. La question du démantèlement que Derrida me propose me tourne soudain vers d’autres matériaux. Mais je suis un constructionniste plus qu'un déconstructeur à la façon de Derrida. Je suis certes sensible à la fissure. Mais elle est enfin pour moi tout autant un joint, forme une ligne prolongeable sur tel ou tel plan, mieux sans doute qu’une ruine. Il s’agit certes de démonter l’unité du monde mais pour reconstruire d’autres agencements en suivant des lignes de forces hétérogènes. D’où qu’on les prenne, entre A et B d’autres chemins sont possibles, mieux que celui de la droite, une autre randonnée. C’est différent de Derrida en ce que mes multiplicités suturent la fissure selon un trait qui devient productif, créateur.

En ayant exploré la matérialité des opérations que peut induire une multiplicité, il m’a semblé qu’il existait non seulement la matière solide mais des immatériaux, d’autres réalités en tout cas, des réalités virtuelles, celles intéressantes que nous propose notamment la science-fiction. C’est l’objet déjà de mon troisième livre, L’image virtuelle -essais sur la construction du monde… Le tenseur n'est pas le même entre histoire réelle et histoire imaginaire. Un peu comme chez Leibniz lorsque son Dieu explore d'autres mondes possibles. Que se passe-t-il dans l’entendement de Dieu romancé par Leibniz ? Quelle difficulté pour penser le monde, sa confection ? Ne lui fallait-il pas ventiler des feuillets différents ? Y a-t-il un autre philosophe encore qui entre dans ce feuilletage des mondes ? Je relis ainsi la Logique de Hegel et me rappelle sa crise panique, quelque chose qui le pousse à affirmer avoir écrit son livre comme « avant la création du monde », en se positionnant en amont de ce tri, avant ce choix divin trop soumis au meilleur, au plus parfait. Au bord du néant, finalement…

La Logique de Hegel forme ce texte un peu fou qui commence dans une espèce de panne de la Création, un suspens du passage à l’acte divin, de son fiat. Peut-on alors écrire au lieu d'une Phénoménologie de l'esprit soumise aux moments réels du monde, une phénoménologie de l'esprit qui formerait une histoire virtuelle, celle de la SF sous d'autres récits et d’autres dieux ? La SF explore les pires mondes. Le rationnel ne devient réel qu'en passant par l'accident, croisant des mondes impossibles, ceux que la fiction spéculative explore comme autant de feuillets qui auraient pu s’actualiser. Une ventilation où le démantèlement de l'Occident n'est pas seulement en destruction. Les dystopies forment du coup la révélation que le bloc occidental n'est qu'un agencement provisoire de feuillets qui se tiennent par un joint irrégulièrement randonisé, constamment traversé par le possible de ces mondes que la Science-Fiction explore en luttant contre la catastrophe.

Au détour de ce long chemin entre Deleuze, Derrida et Hegel, finalement, je me mets à composer un maître-ouvrage sur Riemann en 2023 publié aux Puf Et Dieu joua aux dés. Je n’ai pas oublié cette voie géométrique. Je me place dans le même mouvement d’arrêt que Hegel. La même incertitude au bord du néant, au pourtour de l’Etre. C'est sur la distribution des nombres premiers que je pointe les dés, pour des mondes apparemment irréguliers mais que « la fonction zêta » permet de réunir de façon montagneuse ou plissée dans le plan imaginaire des racines négative. Magnifique paysage, instanciation qui renoue avec le Dieu de Leibniz avant la création du monde, et sous ma lecture avec la Logique de Hegel qui en suspend la cohérence, au moment où, au lieu de faire un choix, son Dieu joue aux dés sur le catalogue absolu de l’Esprit… Que s’est-il passé pour infléchir ainsi les mondes possibles en suivant l’axe virtuel des nombres premiers chez Riemann ?

Il y eut, de façon inhabituelle dans mon esprit, un retour au livre sur L'image virtuelle, essai sur la construction du monde, publié chez Kimé en 1996. On n’oublie rien, disais-je. J'y explore -avant le choix du meilleur qu’on attribue par conséquent au Dieu Leibnizien- un monde davantage pluriel, me souvenant de Renouvier, son ouvrage testamentaire sur une nouvelle monadologie qui insiste précisément sur d'autres mondes possibles. J'y associe en 2009 un livre sur Borges, et explore Le jardin aux sentiers qui bifurquent… Dans la relecture de ce labyrinthe, je décide de publier Plurivers aux Puf, une notion dont j’ai fabriqué le concept... « Plurivers » signifiant l’ensemble des mondes avant qu’ils ne soient actualisés par le choix du meilleur. Avec cette logique propre dont Riemann me conduit à penser que chaque monde sera dominé par un nombre premier comme sa racine. Quant à la SF elle est une nouvelle Phénoménologie de l'esprit prise non du côté du passé de l'Histoire mais du virtuel, de l'anticipation de l’avenir. La SF devient le mouvement de l'Esprit qui invente, se déploie non pas en reconnaissant le rationnel devenu réel, mais en explorant activement ce qui aurait pu être réel si une autre racine (un autre nombre premier) avait dominé, ou si une autre bifurcation avait été prise. Et sans doute l’est-elle dans d’autres univers.

Aussi, de mon travail sur Derrida, reste finalement active l'idée de trace, d'empreinte. Un autre univers peut-il laisser des empreintes dans l'univers actuel. L'idée de fantômes, de hantologie, percolateur de bulles d'univers, de suppléments, de bugs qui font signe vers des mondes pluriels. La trace est un opérateur puissant de liaison entre les feuillets du plurivers, redevable d’une forme en mappes, en quelque sorte branaire. Et sans doute y insiste l’hospitalité de ces fantômes venus d’un univers différent. Quel accueil leur faisons-nous ? Ceux de l’avenir autant que du passé. Dans mon livre sur le moyen-âge il me semblait que le chevalier, un peu Quichotte en son genre, passe de monde en monde. L'époque contemporaine lui ressemble sans doute sous ce rapport. Philip K. Dick en forme le personnage conceptuel. Je soutiens le semble-t-il que c’est un geste entièrement politique, des règles de jeu, en ce que l’ordre émerge non pas seulement malgré les fragments, mais grâce aux fragments, par eux seuls et suivant l’articulation immanente qu’ils rendent possible dans une espèce de casuistique généralisée : une juridiction chaque fois singulière dans un plurivers, avec tous les accidents, les bugs qu’il nous appartient de réfléchir sans loi disponible ou préalable. Reste pour seule loi l’a priori, celui de l’invention, de l’imagination, du jugement réfléchissant. De nouvelles méditations métaphysiques voient par conséquent le jour au moment où notre monde s’épuise, se trouve mis en parallèle avec d’autres histoires possibles. Une réflexion sur les existences imaginaires. Reste à répondre s’il en est, aux objections qui sont une forte injonction de l’avenir.

Jean-Clet Martin

Texte d'abord publié sur Diacritik

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire