mercredi 26 novembre 2025

Hegel sous la barbe de Dostoïevski / Jean-Clet Martin



La Logique de Hegel apparait comme "le livre le plus obscur, broussailleux, de l'histoire de la philosophie" nous apprend Badiou. Il nous semble pour notre part que Hegel partage quelque chose de la sueur de Raskolnikov dans le roman de Dostoïevski. L’affolement de Raskolnikov n’est pas dans la réalisation du crime qu’il avait prévu, tuant d’un coup de hache une vieille usurière dont l’humanité se féliciterait de la mort salutaire. Dostoïevski, dans Crime et châtiment, fait peser le poids de l’angoisse sur un autre point que la préparation et l’exécution du crime qui correspond à une intrigue dont la phénoménologie se trouve déployée dans le roman. L’acte de Raskolnikov consiste à passer en revue tout le scénario, toute la scène de la mise à mort. De l’apparaître à l’être, du projet tel qu’il s’est présenté à l’esprit jusqu’au crime final, il y a un devenir, des phases presque spirituelles qui rendent la démarche de l’assassin légitime devant le réseau d’une théâtralisation dont toutes les coulisses lui sont connues. Et la phénoménologie du crime, une fois achevée dans la méditation des scènes passées en revue, Raskolnikov peut se diriger sans faillir vers l’appartement du crime, traversant les espaces intermédiaires comme un homme sans problèmes, étudiant en droit, souriant aux passants, sûr de débarrasser le monde entier d’un chien galeux, d’une vieille crevure.

La phénoménologie de l’esprit de Hegel est de même ressort. Elle passe en revue les figures de l’histoire, applaudit les crimes et les événements odieux qui conduisent à l’absolu d’après un cheminement dont nous avons montré les différentes étapes, les crises et effusion de sang. On y verra se dresser un tableau cruel mais qui peut relever, rehausser les motifs et les raisons d’Etre de la chose. L’Homme dira Hegel « est cette nuit, ce néant vide, qui contient tout dans sa simplicité : une richesse d’un nombre infini de représentations, d’images (…) qui ne sont pas encore en tant qu’effectivement présentes (…). Il fait nuit tout autour : ici surgit alors brusquement une tête ensanglantée, là, une autre apparition blanche ; et elles disparaissent tout aussi brusquement »[1]. Au moment de l’acte, rien n’est encore fait et les images s’enchaînent à une vitesse folle : « la nuit du monde se présente alors à nous »[2]. La phénoménologie correspond à ce moment ou entre l’être et ce qui va advenir, la conscience cherche un chemin.



Raskolnikov laisse tomber la hache, lourde et tranchante pour fendre la tête de sa victime et rétablir un droit dont il connaît toutes les justifications. Entre sa pensée idéale et l’être réel les choses ont été rétablies, la vieille usurière profitant de la détresse des autres est enfin anéantie et son argent pourra servir une noble cause. Au moment où Raskolnikov range son arme, la jeune nièce de la victime descend de l’escalier. Il la tue. Il n’avait guère le choix. Nous voici devant un scénario, une contingence que la phénoménologie du crime, si bien pesée par l’intrigue, n’avait pas envisagée en sa survenue brutale. De l’apparaître à l’être, le chemin était progressif et bien mené. Lui manquait l’autre mouvement, celui qui va de l’être à l’apparaître, un  mouvement que Hegel nomme « Logique » et qui n’est pas tout à fait superposable à l’intrigue du processus phénoménologique assumé par celui qui pouvait partir en sifflotant, l’air de rien, avec une hache sous sa veste.

Ce chemin logique sera pris par Raskolnikov après le crime et constitue l’essentiel du roman de Dostoïevski. Il se dégage de sa discussion affolante avec Porphyre, l’inspecteur qui mène l’enquête et qui joue au chat à la recherche de la souris qu’il attend et connaît depuis le début. L’histoire du roman policier est installée dans cette circularité depuis le début du genre littéraire. L’enquête policière est confiée aux génies de la logique. Il suffirait de se souvenir du portrait de Sherlock Holmes pour en avoir un aperçu. Il est pur esprit rationnel mais dont la logique précisément inclut l’accident que le criminel ne perçoit pas, obnubilé par sa démarche et ses préparatifs phénoménologiques. Une logique qui connaît la part toxique de l’existence, la clarification d'une drogue de la raison. 

Kaleb Carr a récemment publié deux romans policiers L’aliéniste et L’ange des ténèbres dont l’enquête, située à la fin du XIXe, sera menée par un inspecteur qui suit les cours de William James, notamment dans la manière logique d’élaborer le Précis de psychologie, aujourd’hui publié aux empêcheurs de penser en rond. James incarne le pendant logique, purement spéculatif de l’enquête dont le pragmatisme radical redescend de l’Etre au phénomène, attentif à l'expérience concrète qui anéantit et néantise l’Etre. Or dans un tel parcours, celui de l’enquête, Hegel est le philosophe qui a poussé le plus loin cette intrigue qui part d’un théâtre historique pour y revenir avec toutes les ressources spéculatives dont il dispose, réécrivant plusieurs fois un livre monstrueux, La logique, avec le sentiment de se mettre à la place occupée par Dieu avant la création du monde : «  la logique est la présentation de Dieu tel qu’il est dans son essence éternelle avant la création du monde »[3]. Faisant cela, Hegel s’engage dans la rédaction d’un roman absolu dont les parcours ne sont pas seulement ceux du temps réel que la Phénoménologie de l’esprit avait parcouru de manière policière, mais reprend tout ce qui dans le temps fait événement et défaille de manière irrécupérable. En rédigeant cette Logique, son enquête se place à un niveau dont la pensée subit les pires calamités qu’un humain pourrait affronter, ensemble de situations que la littérature imaginaire explore en une expérience radicale.

Jean-Clet Martin



[1] Hegel, La philosophie de l’esprit, 1805, PUF, 1982, p. 13.

[2] Idid.

[3] Logique I. p. 19

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire