dimanche 24 janvier 2021

Faut-il brûler les postmodernes / Jean-Clet Martin - Jean-Philippe Cazier / Editions Kimé

 


"Les postmodernes seraient responsables de tous les maux… Penseurs des années soixante-huit, ils signeraient la dégénérescence de l’esprit des Lumières. Voici donc, sous leur exercice critique, l’ère d’un soupçon généralisé qui vient détruire la croyance au progrès. Ce serait les fossoyeurs de « la mort de l’Homme » qui jouiraient ainsi des derniers plaisirs qu’offrirait un monde sans valeurs, plaisir de dénigrer, de diminuer la grandeur de l’humanité. On leur imputerait l’annonce de la fin des temps et d’un mouvement de contre-culture qui viendrait à bout de toute vérité et de toute droiture. C’est l’Occident même qui serait leur cible, lui préférant le « devenir animal » ou une forme d’écosophie végane faisant suite à la lecture Nietzschéenne de la volonté de puissance culminant peut-être dans l’idée de déconstruction.

Beaucoup de motifs contradictoires s’entrelacent dans une telle dénonciation. Mais il faut en ajouter de nouveaux… Ce serait eux, incidemment, les responsables d’un individualisme forcené où chacun en ferait à sa guise de sorte que le néolibéralisme pourrait désormais imposer le diktat de la liberté d’entreprendre au nom de sa force, de sa capacité à faire valoir l’efficacité d’une image, d’un renom, la gloire du marché dans l’assomption des marchandises. Seule resterait l’illusion deleuzienne de la création individuelle. Une recherche de nouveauté à tout prix dont l’art contemporain produirait le symptôme : une déconstruction des classiques qui consonne avec le gag et qui n’a d’intérêt que par le désir producteur du marketing, tout désir étant immédiatement satisfait de lui parce que c’est sa jouissance qui l’impose, le bonheur personnel qui constitue sa seule norme.

Voici donc venu un temps où ne règneraient plus de règles, plus de lois, plus d’Etat, mais un libéralisme insultant. Celui d’une gauche caviar qui se justifie par la réussite de son capital et du chiffre qu’il développe, de l’aura qu’il promet à ceux qui se laissent porter par sa rhétorique, par la sophistique de la réussite autant que du développement personnel. La déconstruction du champ politique qui s’effondre en une espèce de réservoir des opinions démocratiques, le tassement de toute idée de justice sociale seraient eux-mêmes issus de cette visée imposée par Derrida, Deleuze, Foucault ou Lyotard au nom du postmoderne qui ne connaît plus que la circulation d’un sens qui va en tous sens, bénissant le règne du développement personnel et les illusions trompeuses du populisme.

Il en va dès lors de la promotion de ce qui, dans l’avant-garde, mise sur des effets d’annonce, sur des titres ou des installations qui alimenteraient jusqu’au discours de Trump dont la contradiction reste un des seuls ressorts. Ce sont là les nouveaux maîtres à penser qui justifieraient toute idée au nom d’une vérité confondue avec le buzz ou la capacité à produire un hashtag porteur d’une charge destructrice : Anti-Œdipe, Glas, Histoire de la folie, la littérature et le mal... Chaque jour apporterait ainsi son lot d’inepties, au point que l’époque qui serait la nôtre annoncerait celle de la « post-vérité », de la destruction de toute référence.

Les dénonciations et les griefs s’accumulent sans discernement contre les penseurs des années 68 disons, présentés comme des contre-exemples effrontés venus du champ de la philosophie française. La french theory donnerait ainsi le sentiment de s’achever dans le rire en pourfendant tout ce qui affirmerait une tenue et une posture capables de résister aux fausses valeurs du capitalisme ou, pour certains encore - rien n’est trop - du fascisme, celui d’Arendt, de Derrida… Tout y passe. Ce serait en tout cas la fausse gloire du présent ou encore l’apologie d’une « vie liquide », une vie en perpétuelle circulation pour toucher aux plus-values de la mondialisation comme promotion de la petite caste des traders qui s’enrichissent à faire feu de tout bois, et en l’occurrence des idées qui entrent dans la danse de la communication.

De tels clichés ne sont pas de nous. Nous n’inventons rien. Ce sont les injures que des intellectuels présumés brandissent contre le nom de postmodernité. Même à prendre ce nom pour autre chose qu’un fourre-tout, il n’est pas sûr que ce dernier concept aurait satisfait Deleuze ou Derrida, Foucault ou Bourdieu, on le verra. Mais, rien n’y fait, ce sera notre baptême et nous voici contraints pour ainsi dire à endosser le costume qu’on nous prête. Soyons donc, nous leurs derniers représentants, des postmodernes… Il nous faut bien prendre le mot au pied de la lettre. Il serait alors, dans le sillage de ces condamnations, plus que nécessaire de réexaminer ce concept aux yeux de ceux qui, comme nous, se sentent les héritiers du « siècle Deleuzien » et voir dans quelle mesure il convient de brûler les zélateurs présumés du nihilisme accompli.

Qu’en est-il finalement des bas-fonds dans lesquels se complairaient les philosophes de la différence, les déconstructeurs de l’ordre établi ? Essayons d’explorer la cartographie de ce monde que Deleuze ou Derrida, Foucault ou Lyotard auraient tracée contre les valeurs du progrès ou des humanités que nous proposent aujourd’hui les nouveaux penseurs prétendus au nom du bonheur moral. Ce sera, au moins en partie, un des enjeux de cet entretien interpelant un auteur qui aura fréquenté si justement les infréquentables."

JPC/JCM


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