vendredi 14 septembre 2012

Voyage dans un sous-marin en compagnie de Clément Rosset





Que le réel est toujours chose singulière et que, par conséquent, il ne tolère pas de double, nous le savons depuis que Clément Rosset nous instruit de ce que Schopenhauer nous montre l’absurde, le terrible dans les formes des mieux disposées : les fleurs, les papillons, les crapauds sont perçus comme s’ils obéissaient à une finalité, tellement bien conformés, huilés, que nous ne pouvons pas nous empêcher de penser à une intention. On dirait que l’univers obéit à un plan secret, à une doublure que quelque Dieu retiendrait dans l’ourlet de sa Providence. Mais non ! C'est juste comme si. Le réel n’est pas soumis à cette arrière-pensée conférant à la Création une intention morale pour juger du bien et de mal. Ce n’est là qu’un mirage de la raison humaine qui joue avec des « comme si » en bouteille, oubliant le caractère hypothétique et imaginaire de leurs brumes.

Et pourtant, ce qui s’avère désastreux du côté de la morale -la doublure imposée au monde sous le motif du jugement de Dieu- cela résonne chez Schopenhauer déjà comme une puissance de création du côté de l’esthétique et notamment de la musique aux allures enchanteresses. Beau rêve, belle visitation des Sirènes. Voici donc en quelque sorte les prolégomènes de l’œuvre de Rosset, au titre d’une thèse sur Schopenhauer philosophie de l’absurde, suivie de L’esthétique de Schopenhauer. Fort de ce pessimisme suicidaire, Clément Rosset, dans Le réel et son double, nous ramène enfin à la platitude du monde, à un plan en lequel tout immane et dont rien ne saurait nous détourner sans perdre l’essence de ce qui est. Mais de ce qui est, des écarts qui éloignent et distancient les choses, Clément Rosset semble comme en grâce d’avoir eu une espèce de permission spéciale qui le fait glisser dans l’interstice pour voir ce qui se passe entre, dans les failles du plan d’existence. Clément Rosset, visiteur donc d'un genre particulier.

Ce permis un peu spécial tient à son côté scrupuleusement idiot, à l’idiot qu’il trimbale avec lui depuis son Traité de l’idiotie : une espèce de vice-consul à la Macolm Lowry qui le porte sur une pente irrésistible appelée Barranca ou "ravin de la mort". L’idiot est toujours devant l’ultime. L’idiot est l’être singulier qui reste en émoi devant les choses comme s’il ne les avait jamais vues ni tâtées. Et cet idiot qui accompagne la curiosité de Clément Rosset, délicieux philosophe, trouve à s’actualiser dans le réel par les caprices du sort. Il ne lui suffisait plus de suivre Malcolm Lowry sur la pente de l’alcool, il fallait en outre un divin hasard conduisant le philosophe de trauma en trauma jusqu’à la ruine de son propre équilibre. Et cela est patent par le vibrant témoignage Route de nuit, un ensemble de textes relatifs aux épisodes cliniques qui lui ont fait approcher la mort comme papillons autour de la flamme d’une chandelle.

On pourrait se dire du coup que les choses devaient en rester là, que Clément Rosset en a eu pour son grade, repos bien mérité aux iles Canaries. Mais c’est sans compter sur la puissance surprenante du réel, sur la Logique du pire qui lui colle à la semelle depuis le début. Pendant que, au rivage de ces iles, les médecins travaillent à le récupérer d’une noyade, Clément Rosset découvre le double du réel, non pas au-delà de lui, mais à même sa maille, une doublure comme celle d’un manteau qui lui donne accès à une autre métaphysique : métaphysique des formes invisibles qui accompagnent comme une ombre la moindre situation dans laquelle nous sommes englués, s’en tirant par des rêves, des expérimentations cliniques, hallucinantes et stupéfiantes. Il y a en effet des spectres partout qui s’intercalent dans les interstices de la pensée, un canevas troué que la défaillance mentale nous conduit à appréhender par d’autres voies que celle de la raison, insensible à ses propres monstres.

Récit d’un noyé est le fantastique concours de circonstances conduisant Rosset à nous ouvrir à ce monde anesthésique qui ne lui appartient pas plus que son rêve, monde qui faisait dire à Taine que la perception n’est que le cas le plus favorable de l’hallucination : l’hallucination vraie, celle que je fabrique tous les jours sans même m’en apercevoir quand je dis bonjour aux dames. Nous voici donc devant L’invisible tel qu’il est donné dans le visible et non ailleurs, ici, au bord du coma quand ce que je vois m’est révélé enfin comme ce que je crois voir, ce à quoi j’ai toujours cru, mais qui s’avère n’être qu’une forte part ajoutée à ma fantasmagorie diurne. La nuit double le jour, mais dans le jour lui-même, à midi lorsqu’il est déjà minuit, au réveil d’une syncope, au bord d’un sous-marin mystérieux qui passe entre les lits de l’hôpital et permet de passer ailleurs. Alors Clément Rosset encore en robe-de-chambre se mue en Malin Génie pour retrouver Cicéron qui l’invite à déjeuner, un peu comme Néo sort de Matrix par la lucarne informatique ouvrant un monde dans le monde. Et, à la lecture, je me surprends soudainement moi-même comme embarqué sur ce Nautilus, glissant entre les ailes de l’éventail, dans ce réel dont le double se montre de plus en plus dans le bonheur de ne penser à rien, là, au bord du vide, entre deux respirations qui expirent l’invisible. Merci, cher monsieur Rosset, pour ce voyage à l’hôpital qui, comme chacun sait, est un lieu hospitalier où les hôtes viennent de loin se glisser dans l'oreille.

Jean-Clet Martin

Vient de paraître (enfin presque) : Récit d'un noyé et L'invisible, Editions de Minuit.

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