jeudi 13 septembre 2012

Décadrer la pensée / Derrida



Il y a une fascination contemporaine autour de Kant que Derrida avait impulsée par sa manière habile de décadrer le criticisme. Heidegger avait déjà prêté attention aux deux versions superposées de la Critique de la raison pure. La traduction française aux PUF en donne une mise en page qui laisse au lecteur le soin de lire les textes en regard, sautant de l’un à l’autre par-dessus une marge qui existe physiquement dans la pensée de l’auteur. On dirait que le criticisme conduit à une dissémination qui ne suit plus la ligne d’une lecture successive mais des formes de constellations. Il s’agit en premier lieu de la constellation conflictuelle des facultés humaines que Kant n’ordonne plus à la loi du temps successif de la pensée associative (Hume). On dirait plutôt une écriture asynchrone, placée hors de la succession réglée d’une méditation: une analytique faite de tables, de tableaux et de cadres, avec des antinomies qu’on ne saurait lire autrement qu’en parallèle. Cette étrange construction déjointant les trois Critiques, Derrida va l’aborder en « surchargeant le texte de guillemets, de guillemets entre les guillemets, d’italiques, de crochets, de gestes pictographiés » multipliant « les raffinements de ponctuation dans tous les codes » . Et il n’en fallait pas moins, pour le montrer, d’un livre étrange, assez nouveau, fait d’angles et de bordures. La vérité en peinture est d’abord, sur le plan typographique de son exposition, une triangulation « critique » bordant chaque paragraphe d’un vide impossible à combler. On dirait les côtés cubistes d’un dé qui se scinde et qui inaugure sa chute en laissant dans la marge des crochets, des traits anguleux dont nous voyons l’épaisseur se creuser comme la dérive des continents va déployer sa faille à faire trembler la terre.

JC Martin

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