jeudi 6 septembre 2012

L'araignée, un mode d'existence




Une araignée meurt, sa toile s’effrite au vent. Mais d’autres de ces tissages voient le jour, selon la même géométrie circulaire et une trame semblable. Le pré, dès que le soleil se lève, montre un tissu transparent qui court d’herbe en herbe. Mais quel que soit l’endroit où elle se dépose, la toile dessine un ensemble d’entrecroisements et de recoupements, des nœuds composant autant de rapports innombrables : petits 'rectangles' parfaits, naturellement trop étroits pour laisser passer les moucherons. La spirale logarithmique de cette toile, d’où provient-elle et où l’animal l’a-t-il contemplée ? Ne revient-elle pas inexorablement en chacune comme un cliché que toutes les araignées activent selon des rapports parfaitement invariables?
Difficile pour cette raison de considérer que ces rapports émanent de l’organe qui sert à sécréter le fil. Les rapports n’ont d’ailleurs besoin d’aucun élément, ni d’aucun filament pour exister. D’où l’idée peut-être de mettre l’arachnide en apesanteur, de l’envoyer dans l’espace pour vérifier la perfection de sa confection, l’animal ne rencontrant dès lors plus aucun obstacle, ni perturbation. Les rapports organisant la toile persistent mieux dans le vide et même sans ces fibres translucides qui composent sa texture. On le voit bien en mathématiques où 2 x 2 est un rapport qui peut qualifier la surface d’un champ, le nombre de pieds de la chaise, voire quatre fruits, et ne disparaît pas lorsque s’effondre la chaise ni quand les pommes pourrissent… Il existe des rapports encore bien plus compliqués, comme y=a.x+b, qui ne concernent pas même un nombre défini mais plutôt des « variables » : des variables aussi anonymes que y ou x qu’on peut remplacer par beaucoup de valeurs et qui, en suivant cette équation, entreront pourtant sous des liens déterminables. Nul besoin de définir quelles choses, précisément, seront mises en relation par cette "machine à capturer".
On dira que la toile d’araignée réalise une formule de ce genre, une spirale d’Archimède, éternelle au point de ne pas disparaître quand meurent les araignées. Elle est un mode d'existence, un modulateur qui transforme des liens logiques en un appareil d'existence. Tel insecte, en effet, tisse des rapports déterminés en suivant une formule millénaire qu’une autre araignée retrouvera comme un ensemble de variables inscrites en une forme reconnaissable de croisements, une géométrie et une algèbre qui les caractérisent. Il y a bien une éternité de la forme par rapport à la vie de l’araignée, un maillage de la toile qu’elle n’apprend pas et qui ne disparaît pas lorsqu’elle expire, pas plus que les nombres ou leur regroupement ne s’épuisent dans les éléments infinis qu’ils servent à ordonner.
C’est sans doute selon un tel rapport que Véronèse peint la figure de La Dialectique sous les traits d’une jeune fille qui tend une toile d’araignée au-dessus d’elle pour contempler, au travers de son damage, le ciel devenu mesurable. On dirait que le chaos des nuages, vu au travers de cette toile, se compartimente en segments géométriques parfaits. L’instant de la toile d’araignée, si fragile, si éphémère, se soumet à un dessin inflexible, à une structure qui permet de contempler l’univers, coulant entre des nœuds égaux. Il n’empêche, le matin, sous le soleil, la jeune Grâce de Véronèse aurait eu du mal à ne pas noter une complexité supplémentaire susceptible d’affecter la toile d’un rythme très éloigné de sa dialectique idéale, de sa spirale d’Archimède. A chaque maille viennent s’agglutiner de petites bulles liquides, parfaites, qu’on peut voir de près, agrandir à la loupe jusqu'à y percevoir le paysage. La logique se redouble d'une existence. C’est chaque fois un mode unique qui l’auréole par autant de perles de rosée, placées au hasard et de façon singulière par le caprice de la condensation.
Xavier Zimbardo a réalisé une série de photographies témoignant au mieux de cette anarchie couronnée, de ce caractère unique, de cette distribution fragile de points brillants dans les filets arachnéens en composant une véritable galaxie, avec au centre, suspendu dans l’éternité, l’animal qui, sous les déferlements de la lumière, attend sa proie, espère que la rosée s’évapore pour rendre à ses filets leur invisibilité et leur efficacité. Et, à supposer que la Grâce de Véronèse doive elle-même attendre l'évaporation, elle verrait naître aussitôt une nouvelle vision de la nature, une tout autre conception de l’éternité que celle qui fait revenir du même. La rosée, en effet, rend tangible la toile d’un jour, d’une heure, confère à ces "cinq heures du matin" là une particularité et une perfection inespérée. Chacune de ses larmes est comme un petit monde déposée sur le fil. Tendue à rompre, la soie ouvre ses antennes à la complexion de l’instant propre où elle réfléchit l’astre. Elle réalise comme un déclic, un instantané, une condensation du monde, visible dans ses mailles argentiques. Aucun filin de ce tissage ne ressemblera tout à fait à un autre, absolu, figé dans cette découpe et cette lumière particulière. Sur telle branche de sa segmentation s’alignent quatre gouttelettes légères, sur telle autre, une plus grosse, solitaire et sans équivalent, pesant sur le fil au point de l’incurver, d’en déformer la géométrie. Sa rondeur, sa sphéricité sont si translucides que la soie vient capturer non plus des mouches, mais des globes, des reflets, celui du photographe en même temps que du soleil : micro-soleil reprenant, en cette sphère minuscule de l’univers, l’allure macro-solaire du monde. Petite bulle que Leibniz aurait volontiers pu nommer une « monade », une espèce d’atome spirituel où se réfracte, en une perspective singulière et acentrée, la totalité de l’univers.
C’est l’ensemble du réel qui se trouve ainsi aspiré en une goutte d’eau, selon mille perles différemment inclinées pour exprimer le Tout. Plus que d’une monadologie, il s’agira d’une éphéméride, un ensemble de billes éphémères dont la distribution ne reviendra plus jamais, éternelle d’être si singulière, si occasionnelle. En un moment incomparable se noue une composition que rien ne pourra balayer ou remplacer, comme si ce cinq heures du matin capturait pour toujours la dialectique de quelques gouttes : unique formule d’un coup de dés sans réelle équation ni aucun équivalent. En cette toile, le monde accède à sa grâce, touche un mode si remarquable qu’il impose à jamais l’évidence d’un jour, d’un soir, d’un ciel rose. Tout est mode dirait Spinoza, avant Bruno Latour qui le reprend sur ce point.

JC Martin

4 commentaires:

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  2. Ce maillage est une grille de projection et de lecture des choses, pour l'araignée qui la tisse. Chacune des mailles est une approximation linéaire et éphémère des choses, ou de l'approche et la capture des choses plus précisément. Mais chacune d'elle correspond aussi, au moment d'être tissée, à un plongeoir sur le vide, qu'il faut bien investir pour le traverser, sans y sombrer. Un filet de sécurité qui autorise à se jouer du vide. Oui, c'est là un mode d'existence, qui permet de franchir le vide, c'est à dire prendre la mesure de la discontinuité béante qui existe entre des choses distinctes, entre lesquelles il faut bien tisser sa toile, qui en capture les bords.
    Approximation linéaire, car il s'agit de cercles concentriques, dont le centre pourrait correspondre non à une origine, mais un choix, un certain parti pris, point d'impulsion aléatoire cependant.

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  3. L’existence est un mode, comme justement évoqué dans cet article, qui correspondrait au déroulement d’un projet, en commençant par son lancement. Ce projet peut s’apparenter à l’ouvrage d’un artisan, dont le savoir faire est transmis de façon hermétique, ésotérique, secrète, sans que le profane n’en connaisse l’origine ni les procédés.
    Etrange comme il s’agit toujours « d’avoir un projet », auquel on ne saurait s’identifier ! On « a un projet », on « lance un projet », on « mène un projet ou l’abandonne », on « poursuit un projet», comme on poursuit un but qui nous serait alors premier. Mais on ne saurait dire « ils sont un projet », ou même, « le projet est… ».
    Le projet, comme l’existence, consiste, participe d’un ouvrage qui correspond à un savoir-faire. C’est bien de « savoir-faire » technologique dont il s’agit ici, comme illustré par l’ouvrage de cette araignée qui ne sait « rien », mais fait, réalise cet ouvrage, selon un savoir-faire qui ne peut se décomposer en un agencement d’ordre chronologique où le « savoir » précèderait le « faire ».
    Il y a savoir-faire parce qu’il y a ouvrage! Et cet ouvrage doit certainement correspondre à la répétition d’une œuvre, originelle, matrice de ce monde nouveau que l’on fait alors surgir. Monde dans lequel le savoir-faire permet ensuite, par la répétition, à l’artisan de s’y projeter, en l’abordant, justement, par ses bords. En y prenant d’assaut les choses qui le constituent, comme cette araignée qui lance ces filins comme un pirate lance un grappin encordé, ou un filet pour se lancer, justement, à l’abordage.
    C’est d’une machine d’exploration, de guerre ou de défense, de conquête, et d’exploitation qu’il s’agit là. C’est une machine, en un seul mot, de projection, permettant d’investir l’environnement, celui des choses. Voyons cette toile d’araignée. Comment ne pas y voir le projet, le mode d’existence, consistant à investir ce monde en passant du bord d’une chose à celui d’une autre, en les agençant par une machine dont elle est l’artisan ingénieux ? Ingénieuse, elle l’est certainement, car son ouvrage est une solution technique, transformation de son fluide arachnéen, tissage de mailles, qui répond à désir d’investir ce vide béant entre les choses.
    Ce projet ne prend corps que devant ce vide. Le mode d’existence ne s’entend que sur fond de vide…entre deux choses !
    La matrice, dont il était question plus haut, n’est pas la mère créatrice de toute chose depuis l’origine, elle est la machine qui transforme et fabrique des objets à partir d’autres objets, en opérant sur ces derniers par combinaison, c'est-à-dire selon des procédés changeant selon les objets ainsi fabriqués.
    On ne peut ici parler de « nature » identitaire des choses, que l’on pourrait cerner et classer selon un savoir. On ne peut qu’apercevoir le résultat du projet auquel elles aboutissent. À ce projet, pouvons-nous tout juste y reconnaitre un procédé, un savoir-faire Opérant. Un évènement transformant qui est l’empreinte de sa présence au monde, bien après sa disparition. Ses présences, devrions nous d’ailleurs dire, chaque mouvement, ou séquence de procédé, ne correspondant qu’à un état de présence. (suite plus bas)

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  4. (suite)
    Parler de ce qu’est une table, c’est parler, non pas seulement du résultat de Sa fabrication, humaine, mais du procédé de sa fabrication. On sait qu’elle aura quatre pieds sur lesquels repose son plan, le tout étant assemblé selon un procédé artisanal, voire industriel. Rien de plus, mais surtout rien de moins, procédé de fabrication inclus.
    S’agissant de procédé, le temps intervient alors, ainsi que la mesure du temps, laquelle découpe le procédé en séquences, peu importe l’ordre dans lequel nous les percevons !


    Chaque maille de cette toile d’araignée est une approximation linéaire, peut-on remarquer, alors que l’ensemble de l’ouvrage est circulaire. Un élan, comme un lancement de fusée lanceur d’engin, est toujours linéaire, la ligne droite étant effectivement, non pas le chemin le plus simple, mais le plus élémentaire (cf. mouvement perpétuel, rectiligne-uniforme non soumis à une force), l’ingéniosité consiste à infléchir, recours à une force, ce caractère rectiligne un peu stérile, pour non seulement respecter le cadre du projet, mais aussi « définir » quelque chose, au sens de le rendre défini, c'est-à-dire fini….en ses bords. Et voilà que cette machine s’avère circulaire, tourne. On dit d’ailleurs d’une machine, d’un moteur, d’un système informatique même, que « ça tourne », selon une fréquence, une cadence, un rythme.

    Chacune de ces mailles est approximation linéaire, enfin, car tout arc de cercle peut effectivement être assimilé à un segment rectiligne, surtout en calcul infinitésimal, voire en calcul différentiel. Ce calcul différentiel par rapport au temps qui passe, comme le calcul intégral, dont les principes, évidemment transposés, permettraient d’envisager certaines approches intéressantes et fécondes en philosophie.


    Le projet, son cadre et son périmètre, c’est ce qu’il faut chercher au lieu de la nature, l’origine ou la cause, voilà à mon sens, ce que Sartre semble effleurer en utilisant ce terme, à propos de l’Existence. Un Projet est projection, non pas d’une identité, mais d’une Présence dans le monde. Le monde a donc sa fonction et sa place dans cette affaire. Le savoir-faire et l’ouvrage de l’artiste et de l’artisan en sont le mode, le mode d’existence. C’est un mode opératoire, celui du criminel qui vient violer ainsi le calme et l’ordre stériles du monde dans lequel il surgit, de nulle part, en explorateur et en conquérant, comme le font l’artisan, l’artiste, ou l’ingénieur, qui transforment le monde pour mieux s’y adapter et l’investir, sur fond de vide.

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