Jacques Rancière dans un livre récent paru aux PUF, Figures de l’histoire, nous rappelle qu’il
n’a jamais eu d’autres préoccupations que celles de l’histoire, interrogeant le
destin des images, les écarts au cinéma, ou la fable qui s’y met en intrigue,
mettant le doigt sur ce que nous pouvons ou devons voir en tant qu’acteurs d’une
formation sociale ou populaire. Il y a un partage du sensible caractérisant des époques
selon des régimes qui sont esthétiques, avant même d’être économiques et
politiques. Et cette articulation constitue des figures dont Rancière retrouve
le montage en nous émancipant sans doute tout autant de la dramatisation qui
s’est emparée depuis Debord des spectateurs, trop vite réduits aux consommateurs
abrutis des démocraties modernes.
Il y a un statut de l’image et une dimension de son partage
qui met en jeu notre histoire en un sens qui n’est pas réducteur. Ce constat,
pour original qu’il soit, s’inscrit dans un sillage déjà couvert par Foucault
et Deleuze pour lesquels nos représentations dépendent d’une « image de la
pensée », tracent des dimensions, des vitesses et des orientations dans un
espace qui ne provient pas des concepts officiellement retenus en nos
programmes de lecture. Ces concepts sont en effet tributaire d’une chute,
d’une pente comme un dé qui choit sur un plan particulier, roulant et heurtant
des formes qui lui sont extérieures (et en premier lieu celles que Foucault
nommera des visibilités). C’est bien
pour cette raison que le concept est un événement,
l’événement étant redevable autant de sa chute que des rencontres qui
s’imposent à son sillage
Dans sa configuration, un concept ne rencontre pas le monde
qu’il heurte de la même manière au siècle des lumières qu’à l’époque classique.
Pour qu’il y ait événement, il fallait bien que le concept entrât en conflit
avec des lignes, sous des actualités qu’il perturbe. C’est sans doute la raison
pour laquelle Deleuze et Guattari dans Qu’est-ce
que la philosophie ? invoquent d’autres formes, d’autres figures que
celles de la philosophie, notamment en nouant des alliances avec les Sciences et
les Arts. Il y a pour la philosophie non plus l’isolement méditatif de la
contemplation mais une image de la pensée avec laquelle se mesurer et entrer en
concordance pour en déplacer les repères autant que les stratégies. C’est là
une longue séquence qui poussera Deleuze vers l’étude du cinéma.
Ce préalable de l’image est particulièrement visible à l’âge
classique quand le sujet se pose devant des objets disposés dans un champ
optique, centrés par la perspective. Michel Foucault avait parfaitement montré
que la peinture de Vélasquez trace les bords du pensable, l’image de la pensée
qui oriente l’organisation des objets dans l’espace du monde
« classique », indiquant les écarts et les failles qui rendent
problématique le rapport de la représentation aux choses. Il y a des événements
dans l’Idée, bien plus créateurs, des figures que la philosophie met en jeu
quand elle cherche des consonances avec des formes de l’art ou des fonctions
mathématiques comme chacun sait lorsque, par exemple, l’idée de révolution copernicienne antécède la
nomination de la révolution française
en tant que formation sociale. Mais ce constat de Foucault, son analyse des
visibilités n’a jamais trouvé le chemin de la modernité et peine à découvrir,
pour l’espace contemporain, l’image qui correspond à son régime. Il me semble que
Jacques Rancière (autrement que Didi-Huberman encore) remplit ce vide, mettant en
scène la figure qui circule dans les montages de la littérature et de la
peinture au XIXe siècle, déplaçant son regard vers l’œil de la photographie et
du cinéma ouvert au cœur du XXe siècle qualifiant un âge de l’histoire : « l’âge esthétique ».
L’âge esthétique, c’est d’abord la rencontre d’un champ en
lequel se croisent des images et des croyances, des taxinomies et des ordres de
répartition, des axes de communication et des figures exposées qui réalisent le
paysage d’un monde avec lequel la philosophie entre en conflit ou en litige.
Cette image de la pensée requiert une topologie inédite comme aujourd’hui le
cas de l’œil de l’objectif qui appelle, au-delà de son optique neutre, un
opérateur autant qu’une opération rarement banale. C’est cet œil, réputé
insensible, dont le livre de Rancière partage la lumière, ouvrant sa sensibilité, sa neutralité devenue enfin sensible par l’analyse d’une espèce de photogramme
que Chris Marker place au seuil de son Tombeau
d’Alexandre ou encore que recèlent certaines images de Barnett Newman,
Kandinsky, etc.
En interrogeant la manière singulière dont les artistes
découpent le monde sensible, en isolent des éléments, en marquent les accents toniques ou les formes d’indifférence tombées dans le noir et
blanc, on voit poindre des dispositifs politiques, des régimes de présentation
qui s’adressent au peuple pour en fédérer les lignes de désir, les aspirations
et le goût encore inexistant comme tel. L’œuvre de Rancière, en ce sens, me
paraît réaliser une véritable Critique du
Goût, instrument du discernement esthétique dont Kant avait d'une certaine manière abandonné le titre. Chaque image, que ce soit en montrant ou en cachant par sa
surexposition des mouvements plus lents, contient le démon capable de rouvrir
la discussion relativement à toutes ces scènes que l’histoire officielle
prétendait figer pour toujours dans la chambre claire des pouvoirs, dans la
vérité du panache retenu comme une donnée intangible.
Jean-Clet Martin
à propos du livre de Jacques Rancière : Figures de l'histoire, PUF, Travaux pratiques
à propos du livre de Jacques Rancière : Figures de l'histoire, PUF, Travaux pratiques

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire