samedi 8 septembre 2012

Rancière réécrit la "Critique du goût"





Jacques Rancière dans un livre récent paru aux PUF, Figures de l’histoire, nous rappelle qu’il n’a jamais eu d’autres préoccupations que celles de l’histoire, interrogeant le destin des images, les écarts au cinéma, ou la fable qui s’y met en intrigue, mettant le doigt sur ce que nous pouvons ou devons voir en tant qu’acteurs d’une formation sociale ou populaire. Il y a un partage du sensible caractérisant des époques selon des régimes qui sont esthétiques, avant même d’être économiques et politiques. Et cette articulation constitue des figures dont Rancière retrouve le montage en nous émancipant sans doute tout autant de la dramatisation qui s’est emparée depuis Debord des spectateurs, trop vite réduits aux consommateurs abrutis des démocraties modernes.
Il y a un statut de l’image et une dimension de son partage qui met en jeu notre histoire en un sens qui n’est pas réducteur. Ce constat, pour original qu’il soit, s’inscrit dans un sillage déjà couvert par Foucault et Deleuze pour lesquels nos représentations dépendent d’une « image de la pensée », tracent des dimensions, des vitesses et des orientations dans un espace qui ne provient pas des concepts officiellement retenus en nos programmes de lecture. Ces concepts sont en effet tributaire d’une chute, d’une pente comme un dé qui choit sur un plan particulier, roulant et heurtant des formes qui lui sont extérieures (et en premier lieu celles que Foucault nommera des visibilités). C’est bien pour cette raison que le concept est un événement, l’événement étant redevable autant de sa chute que des rencontres qui s’imposent à son sillage
Dans sa configuration, un concept ne rencontre pas le monde qu’il heurte de la même manière au siècle des lumières qu’à l’époque classique. Pour qu’il y ait événement, il fallait bien que le concept entrât en conflit avec des lignes, sous des actualités qu’il perturbe. C’est sans doute la raison pour laquelle Deleuze et Guattari dans Qu’est-ce que la philosophie ? invoquent d’autres formes, d’autres figures que celles de la philosophie, notamment en nouant des alliances avec les Sciences et les Arts. Il y a pour la philosophie non plus l’isolement méditatif de la contemplation mais une image de la pensée avec laquelle se mesurer et entrer en concordance pour en déplacer les repères autant que les stratégies. C’est là une longue séquence qui poussera Deleuze vers l’étude du cinéma.
Ce préalable de l’image est particulièrement visible à l’âge classique quand le sujet se pose devant des objets disposés dans un champ optique, centrés par la perspective. Michel Foucault avait parfaitement montré que la peinture de Vélasquez trace les bords du pensable, l’image de la pensée qui oriente l’organisation des objets dans l’espace du monde « classique », indiquant les écarts et les failles qui rendent problématique le rapport de la représentation aux choses. Il y a des événements dans l’Idée, bien plus créateurs, des figures que la philosophie met en jeu quand elle cherche des consonances avec des formes de l’art ou des fonctions mathématiques comme chacun sait lorsque, par exemple, l’idée de révolution copernicienne antécède la nomination de la révolution française en tant que formation sociale. Mais ce constat de Foucault, son analyse des visibilités n’a jamais trouvé le chemin de la modernité et peine à découvrir, pour l’espace contemporain, l’image qui correspond à son régime. Il me semble que Jacques Rancière (autrement que Didi-Huberman encore) remplit ce vide, mettant en scène la figure qui circule dans les montages de la littérature et de la peinture au XIXe siècle, déplaçant son regard vers l’œil de la photographie et du cinéma ouvert au cœur du XXe siècle qualifiant un âge de l’histoire : « l’âge esthétique ».
L’âge esthétique, c’est d’abord la rencontre d’un champ en lequel se croisent des images et des croyances, des taxinomies et des ordres de répartition, des axes de communication et des figures exposées qui réalisent le paysage d’un monde avec lequel la philosophie entre en conflit ou en litige. Cette image de la pensée requiert une topologie inédite comme aujourd’hui le cas de l’œil de l’objectif qui appelle, au-delà de son optique neutre, un opérateur autant qu’une opération rarement banale. C’est cet œil, réputé insensible, dont le livre de Rancière partage la lumière, ouvrant sa sensibilité, sa neutralité devenue enfin sensible par l’analyse d’une espèce de photogramme que Chris Marker place au seuil de son Tombeau d’Alexandre ou encore que recèlent certaines images de Barnett Newman, Kandinsky, etc.
En interrogeant la manière singulière dont les artistes découpent le monde sensible, en isolent des éléments, en marquent les accents toniques ou les formes d’indifférence tombées dans le noir et blanc, on voit poindre des dispositifs politiques, des régimes de présentation qui s’adressent au peuple pour en fédérer les lignes de désir, les aspirations et le goût encore inexistant comme tel. L’œuvre de Rancière, en ce sens, me paraît réaliser une véritable Critique du Goût, instrument du discernement esthétique dont Kant avait d'une certaine manière abandonné le titre. Chaque image, que ce soit en montrant ou en cachant par sa surexposition des mouvements plus lents, contient le démon capable de rouvrir la discussion relativement à toutes ces scènes que l’histoire officielle prétendait figer pour toujours dans la chambre claire des pouvoirs, dans la vérité du panache retenu comme une donnée intangible.

Jean-Clet Martin

à propos du livre de Jacques Rancière : Figures de l'histoire, PUF, Travaux pratiques 

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