Nous avons suivi, dans
le précédent statut, l’échappée de ce qui ne se laisse pas compter ni
arraisonner selon l’être. Il y a disions-nous une fuite dans tout ensemble qui cerclerait simplement son site sur les éléments qui s’y trouveraient pris, ne connaissant que réunion
et intersection. Mais, au lieu de se laisser disposer en un croisement clos sur
soi, les éléments entrent finalement dans des parties qui forment une véritable excroissance. Impossible d’en rester aux éléments sans voir proliférer sans mesure des lignes inattendues. Les parties sont des agencements, des
arrangements dont nous savons l’obstination par la lettre à la « belle
marquise » du Bourgeois gentilhomme, ventilée selon des formules autrement arrangées chaque fois. Impossible d’en stabiliser l’excès au
point de convoquer le rire dans cette prolifération sans frein. Procédure qu’on
trouve également chez Boileau dans un dialogue entre Brutus et Lucrèce que
Badiou ne connaît pas ou, en tout cas, qu’il ne cite pas et qui forme à tous
égards une élévation surnuméraire, élévation à une forme de puissance qu’on
pourra désigner comme une procédure intrigante. Je cite le texte de Boileau, une énumération de mots qui entre au cœur du dispositif ensembliste :
«Les paroles suivantes non seulement vous feront voir que j’ai d'abord
conçu la finesse des paroles embrouillées de Lucrèce, mais elles contiennent la
réponse précise que j’y ai faite. Moi. nos. verrez. vous. de.
permettez. d'éternelles. jours. qu'on. merveille. peut. amours. d'aimer. voir. »
Il s'agit là bien sûr d'un ensemble. Mais combien de phrases différentes avec ces mêmes mots? Que composer d’éternel
à partir de ces éléments matériels, de ce charabia d'atomes lucréciens? Voici qu’on
se met à imaginer avec Boileau la forme d’un poème qui force son lien en direction du mathème… Et
voici au moins, à partir de la suite incohérente des éléments nommés deux
parties qui ne se recouvrent pas, l’une qui tourne vers l’éternité son
organisation et l’autre qui se soumet au cours de choses et des situations :
Qu'il serait doux
d'aimer, si l'on aimait toujours!
Mais hélas! il n'est
point d'éternelles amours.
Or Brutus avec les
mêmes mots dit un autre monde selon une logique étonnante qui suit finalement d’autres
termes transposés :
Permettez-moi d'aimer,
merveille de nos jours.
Vous verrez qu'on peut
voir d'éternelles amours.
On comprendra peut être que mon exemple
permet de ramasser ce qui se trame sous « Logiques des mondes ».
Voici que la logique se veut plurielle en ouvrant sa fourche sur deux mondes
incomparables, incompatibles en prenant au sérieux des événements
difficiles à prescrire à l’aide du seul ensemble de mots, si n’était la
décision de Brutus à ne point se soumettre. On dira d’une certaine manière que
le transcendantal du monde de Brutus n’est pas le transcendantal du monde de
Lucrèce et que dans l’un et l’autre les objets ne se rythment pas selon les
mêmes partitions. Éternité qui fut celle dont j'avais pris acte dans mon livre " Borges - Une biographie de l'éternité" qui précède Logiques des mondes de plusieurs années.
En tout cas, chaque ensemble fini se
voit dirait-on décimé par l’intervention de points qui n’étaient pas prescrits ni
prévisibles à l’intérieur même de « tout ce qu’il y a ». La dernière
formule, celle de Brutus, ne registre pas du tout l’ordre de « ce qu’il y
a ». Elle pointe la survenue d’une éternité déclinée selon une décision qui est
celle de l’amour... Par conséquent,
Boileau, dans ce qui s’expose devant nous, fait surgir ce que rien ne pouvait laisse deviner : l’infinité d’une ligne qui s’en détache produisant des
événements qui ne dépendent plus du cours du temps en lequel s’abimerait en
effet tout amour circonstancié… L’événement au contraire cesse de circonvenir à la détresse
des éléments atomiques donnés dans l’ensemble {Moi. nos. verrez. vous. de.
permettez. d'éternelles. jours. qu'on. merveille. peut. amours. d'aimer. voir}. Il cesse forcément d’appartenir à l’ensemble, même si on doit inclure en cet ensemble toutes les parties possibles, les mondes déployés,
comme il fallait bien inclure également, dans l’ensemble des pièces d’échecs, les parties
qui se jouent sur leur dos.
Il en va de la même
manière d’une situation réelle, toujours débordée par un jeu qui cesse de se
soumettre à sa loi prescriptible. Mais l’événement qui fait arriver autre chose
que le prévisible et le disponible ne risque-t-il pas de se perdre dans une
vacuité insane ? Comment l’événement, s’il ne veut pas rester vain,
va-t-il se produire et intervenir dans un monde enduré ici et maintenant ?
Brutus ne reste-t-il pas dans la simple déclaration solennelle d’une partie
idéale ? Et que dire dans ce cas du matérialisme et de l’immanentisme de
celui qui comme Badiou croit encore au monde ? La question consiste à
porter crédit au pari. S’il est en débordement perpétuel de toute situation, nous regarde-t-il encore ? Nous concerne-t-il un tant soit peu, au point peut-être
de nous requérir en tant que sujet, d’appeler notre foi, notre décision pour nous rendre fidèles à tout
ce qui n’est pas donné dans ce monde, qui n’en forme pas un élément visible
mais pour lequel cependant un sujet se dispose à parier et produire le risque
de cette « partie » déjà partie, en partance ?
Une telle question
s’impose dans la forme militante que présente l’exemple de Paul auquel Badiou
consacre un livre et qui se décide en faveur d’un Christ totalement soustrait à
l’ordre temporel du monde : une enquête ou une quête qui forme pour Alain
Badiou une première suite de L’être et
l’événement. Mais peut-il y avoir une suite ? Comment l’événement
peut-il suivre d’une disposition donnée sans en être une conséquence ? Ne
faut-il pas inverser cette vision des choses et soutenir qu’au contraire, c’est
le monde qui suit de l’événement, un monde appelé par lui pour déstabiliser un
ancien univers, une ère déjà solidifiée dans l’histoire, dont la force s’est
usée, abolie selon des réceptacles éculés ?
C’est Logiques des mondes me semble-t-il qui
se destine à ce problème de la création, à cette intervention dans notre monde
écrasé d’un autre monde et dont l’apparition n’est plus soumise à sa vocation,
faisant irruption en lui. Une apparition comme venue d’un infini capable de
pulvériser les données de la situation, les formes empiriques qui se trouvaient
déjà stabilisées par son cours. Une telle interruption du cours du monde par
l’événement n’est pas une nouveauté et on en trouverait bien des formulations
chez Derrida quant à la question de la trace qui évidemment n’est pas de l’être
même si elle est bien là, apparaissant dans ce qui en même temps y disparaît..
« Autour de la trace, autour de l’éclat anonyme d’une naissance au monde
(…) se constitue la cohésion d’un corps antérieurement impossible » (LM p.
532). Formule qui est de Badiou mais qu’on pourrait trouver peut-être chez d'autres philosophes contemporains dignes d’intérêt.
L’originalité de Badiou
tient à l’hommage fait aux mathématiques, hommage aux vérités non
attendues qui apparaissent pourtant dans un monde déterminé, au risque non
seulement de le doubler mais de le mettre au pluriel. Voici donc que le monde s’ouvre
à des apparences qui ne viennent pas de lui. S’y forment des objets capables de
consister point par point en un corps qui résiste. Il y a des corps faibles, articulés
par l’inertie. C’est incontestable! Mais il a en chaque corps des formations héroïques
qui ne se soumettent à l’être que pour le devancer faisant naître dans l’espace
et le temps la marque de ce qui n’était pas attendu. Par conséquent, une
topologie capable de constituer elle-même son ordre, de se régler sur ses
propres supports, de les réorienter en d’autres sens, d’autres groupes de
transformation que ceux qui furent prescrits par le cours du monde. Il en va de
la formule transposée de Boileau comme du corps chez Spinoza… Un Spinozisme
tardif de Badiou quand les corps, leur étendue, se construisent à partir de leur
vérité et y font advenir le plus inattendu comme en une « espèce d’éternité »…
On comprendra, du coup, « qu’il n’y ait pas seulement ce qui a », que
s’immiscent partout des pointes, des traces de ce qu’il n’y a pas.
Mais de ce qu’il n’y a
pas, de ce qui semble venu de loin, de ce qu’on n’attendait plus, on ne pourra dire
pour autant que la vérité soit celle d’un monde qui nous transcende. Les
logiques distillées en mondes dès qu’elle admettent, dans le cours de chacun, la transposition de leurs points accueillent ce qui déborde. A commencer par tous les réarrangements qui se frottent nécessairement à tout ce qui
n’y était pas établi, des points qui transitent de l’un à l’autre, tiennent d’un
rythme qui n’est pas celui d’un "arrière monde", ni d’un "monde
supra-sensible". Il faut tenir pour chaque vérité surprenante, non-prescrite
dans l’ordre des anticipations, qu’elle tient tout d’elle-même et qu’elle est
totalement immanente au réel qu’elle va trouer. Ce n’est pas
un monde supérieur, un monde surnaturel qui abritent les vérités tant leur
surprise ici ou là sera totalement immanente. Voici donc que si « vos
beaux yeux marquises nous font mourir d’amour », en cette médiocre leçon
de poésie, se pointent tout autant la chance de bien d’autres formulations, d'autres coups de dés avec, demain, un dernier
volet dans le parcours de Badiou, comme une dernière exigence nommée «L’immanence des vérités ».
Jean-Clet Martin

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