mardi 1 juillet 2014

Michel Foucault





"La résistance constitue une courbure, un front que Foucault a interrogé déjà dans la manière dont Artaud résiste au pouvoir psychiatrique qui s’empare de la Folie. On en dira de même de l’existence des hommes infâmes. Il y a des points et des lignes de résistance. Ce que révèle le crime de Pierre Rivière[1], c’est que « plus on en sait, moins on comprend ». Ils ont beau être éclairés par des processus de savoir, ils n’en restent pas moins un mystère, tout à fait obscurs au pouvoir, invisibles aux modes d’enquêtes qui cherchent à en établir la vérité. Il y a des singularités qui ne laissent que peu de traces dans l’histoire, mais qui constituent d’infimes fragments de vie qui s’affrontent et modifient des relations de pouvoirs[2]. Il en va ainsi de Gilles de Rais, Cartouche, Sade et Lacenaire. Ce sont autant de données locales pour pervertir les rapports de pouvoir selon des devenirs devenus répréhensibles, condamnables, dangereux, et qui laissent apparaître les failles d’un système.
Ces singularités mettent le doigt sur la porosité d’un archive. Aussi Foucault peut-il demander : peut-on s’en sortir, ou encore « faut-il dire qu’on est nécessairement dans le pouvoir, qu’on ne lui échappe pas, qu’il n’y a pas, par rapport à lui, d’extérieur absolu, parce qu’on serait immanquablement soumis à la loi ? »[3]. Est-ce la structure toujours qui gagne contre les singularités locales qui se rangent sous son autorité ? Concernant la réponse à cette question Foucault n’a jamais varié. De telles singularités ne peuvent s’exercer que dans le champ du pouvoir auquel elles résistent. Ce ne sont pas des générations spontanées, mais des réponses, des points de résistance dans un champ stratégique, des points capables d’infléchir, sur une ligne de front, la position des éléments qui font pression. Et c’est cette logique d’essaimage qui importe.
Il y a des positions singulières que Foucault va amplifier à la fin de sa vie pour montrer comment, au sein d’une structure dont elles dépendent, vont se mettre en œuvre des forces, des foyers de résistance capables d’entraîner des modifications d’ensemble. S’agit-il alors d’un retour au Sujet, à la liberté du Grand Homme capable de changer le cours des choses ? Est-ce là une contestation de ce que Foucault avait d’abord pensé en soumettant l’histoire à la ventilation d’une archive fortement impersonnelle, anonyme ?
A vrai dire, ces pointes de résistance étaient déjà données depuis le début dans l’analyse de la folie et des rejets qu’elle connait. La déraison se polarise autour de certains noms : Van Gogh, Artaud, Hölderlin... Elle apparaît dans le monde moderne comme une frontière associée à des noms singuliers, frontière décisive où se joue ce qu’il y a de plus meurtrier et par conséquent de plus dangereux pour la configuration des pouvoirs disciplinaires. C’est là que se dessine la ligne, le sillon autour duquel tourne une société.
L’œuvre littéraire, l’œuvre artistique sont la découverte incontestable d’un pôle de résistance, d’un point de désœuvrement où tout se délite et se heurte au Dehors, à l’ « étrangèreté » de ce qui n’est pas encore formalisé : moment d’incertitude qui fait la naissance de l’œuvre ouverte, la singularité d’un nouveau jeu du sens et du non-sens.
La folie de l’écrivain est un moment capital au sein duquel naissent des rapports de forces qui rejouent la distribution de ce qu’on croyait voir avec évidence et savoir dans sa vérité. L’œuvre, sous cette incertitude essentielle, s’affirme comme un mode de perception et une création de pensée pour une existence libérée, inédite.
« Depuis Hölderlin et Nerval, le nombre des écrivains, peintres, musiciens, qui ont sombré dans la folie de l’œuvre s’est multiplié(…) ; leur affrontement est bien plus périlleux qu’autrefois ; et leur contestation maintenant ne pardonne pas ; leur jeu est de vie et de mort »[4]. C’est ce risque, cette ligne d’affrontement entre la vie et la mort qui constitue une figure de la « subjectivation » sur laquelle se retourne la réflexion de Foucault avant de tomber sous le coup de sa propre maladie. "

J-Cl.Martin, extrait de Comprendre Foucault, 141 p. Ed. Max Milo (En librairie le 2 juillet)
avec 12 illustrations de Laura Acquaviva.




[1] Pierre Rivière (1815-1840), jeune paysan dont la folie meurtrière (il a assassiné l’ensemble de sa famille en prétendant défendre son père contre une épouse qui le maltraitait) a donné lieu à l’une des premières tentatives d’explication "scientifique" d’un crime.
[2] Dits et écrits, Vol. III, p. 107.
[3] La Volonté de Savoir, op.cit. p. 156.
[4] Histoire de la folie, op.cit. p. 555.

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