Grigori Perelman
Dans le livre que vous publiez ce mois aux éditions Kimé, Perelman apparaît comme celui qui a résolu la conjecture de Poincaré, l'un des sept problèmes du prix Millenium,
et refusé la médaille Fields avec le million de dollars du prix Clay, avant de
se retirer du monde des mathématiques. Ce retrait vous a-t-il mis sur la piste
d'une pensée de l'espace comme immanence, sans sujet surplombant ?
Il y en tout
cas une certaine sagesse dans cette attitude qui repose à nouveaux frais la
question : qu’importent les mathématiques si elles ne sont pas
immédiatement porteuses d’une pratique d’existence, d’un souci de soi pour
reprendre un mot de Foucault, lequel n’a rien à voir en effet avec les
prétentions d’un sujet. Le mètre mathématique n’est pas un maître. C’est tout
de même impressionnant quelqu’un qui entre sur une piste aussi difficile, se
confrontant à un problème millénaire et qui ne veux pas d’un prix, ni d’une
récompense, sachant que la récompense est non dans un salaire, ni dans un titre
honorifique, mais dans la résolution elle-même. C’est la pratique qui mène
Perelman vers une nouvelle compréhension de l’espace. On comprend dès lors
qu’il s’agit avant tout de vivre dans l’espace plutôt que d’en tirer profit,
d’y ouvrir des chemins qui nous conduisent vers le réel de sorte que c’est bien
cette ouverture qui importe et non une médaille.
Vous
parliez à l’instant d’ouverture. Dans Le silence de Perelman qui sort ce mois aux
éditions Kimé, vous dites en gros qu’il y a des flux, vous parlez de flots.
Avant Perelman, l’expression est attribuée à Ricci pour des formes qui se
déforment et se lissent d’elles-mêmes vers leur état le plus simple. Peut-on
voir dans cette image apparemment mathématique une métaphore ?
Des formes,
dites-vous, qui vont vers leur état le plus simple… Mais, en fait, c’est loin d’être
si évident ! Pourquoi iraient-elles tranquillement vers le plus simple au lieu
de nous embêter, de faire obstacle ? Effort de persévérer dans l’être, voilà
peut-être le mot de l’espace, de sa genèse… Parce que oui, on pourrait dire
aussi bien que tout pourrait exploser. Ou se demander pourquoi tout n’est pas
en train de se démembrer, de partir à la dérive, en lambeaux. Qu’est-ce qui
fait tenir tout ça ? Spinoza fait un sort à l’étendue. C’est loin d’être
simple, cette infinité infinie de modalités qui se déchainent dans l’espace.
Il y a deux
mathématiciens qui, dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle, sont tourmentés par
ce risque assez grave : tout pourrait aller à vau-l’eau. On ne se rend pas
compte de la panique qui peut s’installer chez celui qui pense. Pourquoi le
réel ne se détruirait-il pas là, maintenant ou depuis le début ? L’attraction,
par exemple, n’existe pas vraiment en soi pour nous garantir que les choses
tiennent ensemble. Vu depuis chez nous, pour rester poétique, et dans une simple façons de parler, "le Soleil n'a pas rendez-vous avec la Lune", sauf en cas d’éclipse ! Ce n’est pas un système qui
tient ces deux éléments ensemble par la gravité si on entend par là une sorte
de substance. En fait, cette force est un corrélat de l’espace. C’est lui qui
fait des plis, qui se creuse, qui produit des pentes.
Mais alors,
comment est-ce possible ? Comment concevoir qu’il n’y ait pas de déchirures ?
C’est là que je retrouve quelqu’un comme Cauchy. L’un des deux dont je parlais.
Il se rend compte que les courbes ne vont pas de soi, comme si nous pouvions
avoir l’assurance que rien ne les inquiète. En réalité, elles peuvent exploser,
rencontrer ce qu’on appelle des singularités, et venir trouer le tissu, un peu
comme si elles étaient faites de poudre. Alors une question apparaît : est-ce
qu’on peut réparer ces failles ? Cauchy part, lui, des résidus d’une
telle explosion. Partout des restes. L’espace pourrait peut-être savoir faire
quelque chose de ses résidus. Il refait avec les ruines une association, si
elle sait se laisser dériver et reconduire l’élan vers une courbe sur laquelle
le Soleil et la Lune peuvent danser de concert. C’est un peu, en cherchant un
style de pensée, ce que je retrouve plus tard chez Derrida : partir des restes
et se demander ce qu’on peut en faire. Selon quelles traces une poursuite
peut-elle se produire ? Comment refaire un trajet qui saute de l’un à l’autre
de ses éclats, comme si, à partir des débris d’une amphore, on pouvait tisser
des liens nouveaux, des suppléments qui nous reconduisent vers un ensemble,
certes toujours menacé sur certains points.
Il y a un
autre mathématicien qui pense autrement : Ricci. Lui ne passe pas par les
résidus, par les restes, mais par des flots capables de confectionner un espace
plus lisse. Il montre comment un flot contourne le récif, comment il glisse
d’un point à un autre, entre des archipels, dans des courants qui donnent
finalement de l’espace l’image de quelque chose qui fuse, qui est capable de
contourner les aspérités et les difficultés d’un parcours. Les flots nous
sauvent du hachoir. Et là, je me sens plus proche de Deleuze lorsqu’il parle de
flux, d’un devenir créateur. Voilà que l’espace se fait un art de contourner
les failles au sein d’une expansion irrémédiable. Il se trouve que Perelman va
précisément retrouver, pour l’espace, tous ces détours. Ils sont porteurs d’un
véritable patchwork qui permet que nous puissions, comme nous le faisons en ce
moment, parler ensemble, vivre dans une sphère, dans un univers qui sans doute
se serait déjà décomposé s’il n’y avait pas quelque chose comme une déformation
de l’espace, une plastique qui lui appartient.
.
Vous
dites que « les flots nous sauvent du hachoir ». Vous passez par l’image du
flux deleuzien qui contourne les failles plutôt que de les subir. Mais le flot
de Ricci, chez Perelman, ne se contente pas de contourner : à un moment il faut
trancher, c'est dites-vous dans votre livre la fameuse « chirurgie » : on
découpe l'endroit qui s'étrangle avant de laisser le flot repartir entre ce qui
reste. N'y a-t-il pas là, sous l'image du contournement, une violence
simplement déplacée plutôt qu'évitée ? Et si oui, le salut de l'espace
viendrait-il moins d'un art de fuir la déchirure que d'un art de savoir, à
temps, où couper ?
On va
essayer de dire ça dans un langage pas trop athlétique, et de relâcher un peu
les tensions avant de parler d’une opération invalidante ! Une chirurgie
peut rater et défigurer. Elle peut couper court. Je le dis avec humour, même si
la géométrie semble porter l’image d’un sérieux indéfectible. Mais couper n’est
jamais très bon si l’on oublie ce qui vient après. Couper n’est rien sans
cicatriser. La blessure connaît des lèvres capables de se resouder, de former
une suture qui pourrait définir le jeu même de l’espace. Toute blessure est
alors l’événement d’une restauration. Elle forme une pérennité, ou peut-être
quelque chose comme une mémoire dans le jeu de la variation. Elle laisse des
traces, des circonflexions dont l’encorbellement demeure. L’empreinte, la trace
sont opérantes. C’est une idée que je retrouve souvent chez Derrida, au niveau
de l’écriture, de l’espace littéraire. J’avais rencontré ces empreintes
ailleurs, notamment du côté du temps ; avec Perelman, je les retrouve dans
l’espace.
Car un
espace qui serait purement statique, amorphe, aurait un rapport fatal à sa
dissémination. Après l’explosion, tout se tait : c’est fini, fin de partie,
tout est perdu. Perelman envisage au contraire des formes qui comportent une
certaine temporalité. Imaginez un élastique très puissant autour d’une pomme.
On peut faire glisser son cercle, le rouler vers son pôle. D’une forme très
large, l’élastique peut se resserrer jusqu’à devenir une zone étroite et, s’il
est suffisamment tendu, presque un point. Si des pointes ou des étranglements
empêchent ce mouvement, il faut les traiter, les raboter, les transformer. Le
langage du scalpel ou du fil cisaillant est évidemment un peu violent : on
imagine mal que l’espace soit muni de tels instruments ! Les flots font
pourtant quelque chose de cet ordre par leur ressac. Ils creusent des trouées
dans une falaise, aplanissent le terrain. Mais il y a toujours un moment de
danger : il ne faudrait pas rompre la roche et faire s’effondrer l’arche
d’Étretat (incroyable mot du reste). Il faut trouver un chemin qui passe juste
avant le point d’effondrement, une voie d’eau qui se glisse sous la fragilité
et poursuive sa route. Le flot use les aspérités, rabote les endroits les plus
fragiles, et finit par produire une surface plus lisse, comme ces dalles de
pierre que l’eau a lentement polies.
C’est un
langage très imagé, très éloigné de l’équation, mais il permet de rendre
sensible ce que Perelman fait avec ces processus de déformation. Il a appris
beaucoup de choses de ce côté-là auprès de Richard Hamilton. Et cela devient
pour moi très bergsonien, notamment avec cette idée de Bergson : « il faut
attendre que le sucre fonde ». Attendre, patienter, laisser les tensions
se répartir. Comme la chaleur qui se distribue sur une plaque suffisamment
grande pour parvenir à un équilibre, l’explosion peut se pacifier, se diluer,
se transformer. L’entropie avait souvent une image assez dévastatrice. Avec
Perelman, elle peut prendre une allure créatrice : la négativité qui ronge les
formes devient une fonction dans la transformation topologique de l’espace.
L’univers peut se refroidir, modifier ses courbes de chaleur, redistribuer ses
tensions, et pourtant continuer à se déformer sans perdre sa structure
fondamentale. Une sphère de dimension trois peut prendre des allures très
étranges, avec des anneaux dans des anneaux, des formes que l’on reconnaît à
peine. J’aime assez bien une image, celle du popcorn : le grain de maïs éclate,
devient presque méconnaissable, mais il reste pourtant le même grain. Il y a
transformation sans disparition de l’invariant. L’espace porte ainsi quelque
chose de son passé dans ses cicatrices et quelque chose de son avenir dans ses
déformations. Et c’est peut-être cela qui me conduit vers l’idée bergsonienne
d’une « évolution créatrice » : l’espace ne se contente pas de subir ses
blessures, il les transforme en nouvelles possibilités de parcours.
Vous affirmez
que les cicatrices forment une mémoire, une trace qui enveloppe l'univers dans
son « évolution créatrice ». Si la sphère finale porte encore, en elle,
l'histoire de ses découpes, si elle se souvient d'avoir été coupée, en quel
sens est-elle encore « la plus simple » ?
Disons que
Perelman entre dans le popcorn dont nous parlions, en retrouvant, à travers
toutes ses déformations, une même nature. Le grain éclate, change complètement
d’allure, mais quelque chose demeure. Et cette nature est justement capable,
dans ses variations, de restaurer la topologie de la sphère dont Poincaré avait
fait la conjecture. Ce qui m’intéresse dans cette affaire, c’est qu’on n’aborde
plus la géométrie comme Kant, à partir de cette révolution copernicienne qui
reste finalement très euclidienne. Chez Kant, tout tourne encore autour du
sujet de la perception. D’où est-ce qu’on peut voir le système solaire avec
Copernic ? On l’imagine comme si on pouvait se placer à l’extérieur, depuis une
chaise qui survole le système et regarde les planètes tourner de très loin, de
trop loin. Kant opère quelque chose de ce genre : l’objet gravite autour du
sujet, autour de l’ego cogito, qui organise ses repères. Ici la gauche, là la
droite, devant, derrière, ce qui est proche, ce qui est éloigné… Le sujet
reçoit des impressions et les ordonne selon ses propres coordonnées. C’est ce
qui conduira directement vers une phénoménologie, avec le corps propre, la
chair du monde, et tout ce qui viendra complexifier cette première position. Mais
on reste alors dans une sorte de redoublement : la géométrie demeure une re/présentation,
une scène où se joue le théâtre cosmologique. C’est aussi pourquoi il devient
difficile, dans ce cadre, de penser certaines transformations qui apparaissent
au XIXᵉ siècle (avec Gauss, le plan complexe, les nombres imaginaires et les
géométries qui ne se laissent plus ramener simplement à l’espace euclidien).
Perelman, au
contraire, ne traite plus la géométrie de loin. Il ne se place pas à
l’extérieur de la topologie de l’univers et il n’en constitue pas davantage le
centre de convergence. Il entre dans les événements de l’espace lui-même. C’est
là, pour moi, son génie : il traite l’espace dans sa simplicité propre, dans ce
que j’appellerais son plan d’immanence. Et cela rejoint quelque chose que
Bergson avait souhaité : qu’on cesse de séparer aussi radicalement matière et
mémoire. Les flots de Ricci sont à l’œuvre dans les choses. On ne se contente
plus d’un repérage qui viendrait, de loin, inscrire le monde sur un plan
cartésien. C’est l’espace lui-même qui prend en quelque sorte la parole, qui
trouve ses propres solutions pour poursuivre son chemin, prolonger son
mouvement sans rompre, à partir de ses propres traces, de ses propres matrices.
On est alors assez loin de la phénoménologie qui, depuis Husserl, fait du «
retour aux choses mêmes » le résultat d’une intentionnalité humaine. Avec
Perelman, il n’y a plus besoin de ce retour : les choses n’ont jamais quitté
leur propre mouvement. L’espace travaille de l’intérieur. Il se déforme, il
garde les traces de ses transformations, et c’est justement à travers cette
mémoire de ses déformations qu’il peut retrouver une forme simple.
Avec Perelman, il devient inutile de séparer Matière et mémoire, que vous
rapprochez de Bergson chez qui la mémoire est ce qui résiste à toute
spatialisation, ce qui échappe au découpage géométrique du temps. La mémoire de
l'espace, ses cicatrices, ses traces de chirurgie, est elle-même de nature
géométrique, calculable, intégrée dans une équation. Y a-t-il un renversement
du bergsonisme ou une continuité : une mémoire qui, loin d'échapper à l'espace,
deviendrait l'espace même ?
Matière et mémoire est vraiment un titre assez étrange de Bergson, et sans
doute son livre le plus difficile. D’abord, pour lui, tout est image. La
matière elle-même est image : elle se densifie, se replie sur soi, reçoit des
enveloppements et des développements géométriques qui épaississent sa texture,
qui la travaillent en profondeur autant qu’en intériorité. L’image est déjà
dans les choses. Un peu comme le vent laisse la trace de son balayage dans un
champ de blé, ou comme les nuages prennent des formes qui permettent au flux de
marquer ses vecteurs, jusqu’à la tempête avec son œil central. Toute conscience
serait finalement un certain degré d’enveloppement d’une mémoire cosmologique
de forme, de la tornade à la galaxie. Et puis, au centre du livre, Bergson
développe cette image extraordinaire du cône, avec plusieurs niveaux où se
distribuent des singularités que la mémoire associe. Elles sont comme lumineuses
vers le sommet, tandis que la matière plonge dans une sorte d’obscurité, dans
une densification qui superpose des feuillets de plus en plus massifs. Un fond
sombre pour les vertiges de la matière. Mais la différence entre matière et
mémoire n’est alors peut-être plus qu’une différence de degré : une manière
différente d’associer les singularités, comme des constellations qui deviennent
de moins en moins brillantes à mesure qu’elles descendent le long du cône.
Il y a donc déjà chez Bergson une géométrie conique, spatiale
dans son essence. Mais ce n’est pas la quantification de l’espace. Le mouvement
se libère du nombre et produit des sauts qualitatifs capables de faire émerger différents
univers, diverses fibres ou élans. On pressent alors une conscience
cosmologique dont la conscience humaine ne serait qu’un pli particulier. Et
cela touche sans doute au spiritualisme de Bergson, qui me paraît, sur ce
point, assez en avance sur son temps. Je n’ai pas développé tout cela
directement dans Le silence de Perelman. Je me suis plutôt tourné vers
une forme de réalité que Perelman vient, à mes yeux, conforter à travers les
conjectures de Thurston. Notamment cette idée de formations et de fibrations
qui restent virtuelles tout en ouvrant sur une multiplicité de mondes
possibles. C’est ainsi que je rejoins mon idée déjà plus ancienne du plurivers.
À la différence de Leibniz, qui sélectionne le meilleur des mondes possibles,
Thurston permet plutôt de les faire exister tous, comme une multiplicité de
blocs d’espaces diversement conformés (Photo 2).
Ce n’est pas du réalisme au sens vulgaire. C’est une plongée dans des formations virtuelles, dans des mondes possibles que j’essaie de dégager à la fin de mon essai d’une manière à la fois philosophique et littéraire. Car la littérature, l’espace littéraire, tient une place importante dans Le silence de Perelman. Elle permet elle aussi de traverser les différents feuillets de l’étendue, de faire communiquer des mondes qui ne sont pas immédiatement superposables. Alors, renversement du bergsonisme ? Je parlerais plutôt d’un prolongement et d’un déplacement. Chez Bergson, la mémoire semblait résister à la spatialisation ; ici, on peut imaginer une géométrie assez souple pour accueillir cette mémoire, pour faire de la trace non pas ce qui échappe à l’espace, mais ce qui travaille l’espace de l’intérieur. La mémoire ne serait plus derrière l’espace : elle serait une de ses puissances de transformation.
Les flots « parlent » de l'intérieur de l'espace, les
cicatrices « font mémoire », les traces sont « opérantes » mais le silence de
Perelman est-il un manque, une forme de discours, une manière pour l'espace,
faute de sujet qui parle, de continuer à dire quelque chose par ses propres
moyens ?
Je ne sais pas si les flots parlent. Ils tracent. Ils ouvrent
des orientations, un peu comme la foudre avant de se décharger. Elle est
anticipée par ce qu’on appelle des « précurseurs sombres », un schéma virtuel
qui hante son chemin d’actualisation, son zigzag, un peu comme des diagonales
dans une matrice. Ces précurseurs constituent une espèce de champ de vecteurs,
avant que n’éclate l’éclair. Et cela enchaîne quelque chose comme une écriture,
capable d’enclencher du sens, un sens pour le moins directionnel : un parcours,
une expansion, une ligne d’expansion ou de contraction. Goethe parlait à propos
de la nature d’un rythme, d’une systole et d’une diastole issues d’une sorte de
protogéométrie. Il cherchait des formes primordiales, notamment dans son traité
des couleurs, mais aussi dans ses réflexions sur les minéraux. C’est très
intéressant, cette Naturphilosophie qui va déterminer ensuite certains
concepts de Schelling et de Hegel. Depuis mon livre en 1998 L’âme du monde,
en partant des lieux dans la Physique d’Aristote, je longe moi aussi ce
tracé de l’espace, ses graphes les plus vitalistes.
Il y a en tout cas des signes dans l’espace que le
mathématicien symbolise par des moyens conventionnels. Mais, un peu comme dans
la poésie d’Yves Bonnefoy, ces signes peuvent produire un poème capable
d’exprimer les flux du monde, ses planches courbes, mieux peut-être qu’une
langue supposée naturelle. Il est assez étonnant que des signes arbitraires
puissent produire un sens plus riche, plus réel, que des signes qui
prétendraient imiter directement les choses. Je pense ici à ces signes
égyptiens dont Platon disait qu’ils avaient quelque chose de naturel, comme si
les mots pouvaient ressembler aux choses, comme si leur dessin pouvait
immédiatement reproduire ce qu’ils désignent. Mais si cette langue naturelle
est un mythe, alors la poésie autant que la géométrie peuvent à force de
travail entrer dans l’expression de la nature, dans l’espacement de son sens.
Et c’est peut-être sur ce point que le silence de Perelman devient intéressant. Son silence n’est pas nécessairement un refus de tout langage. Il laisse plutôt apparaître une autre manière pour le monde de s’exprimer, à travers des traces, des formes, des équations, des flux. De plus en plus, les mathématiciens, par des moyens symboliques, construisent des matrices qui captent quelque chose comme la mémoire de l’espace, voire ses fantômes, pour reprendre un mot d’Alain Connes. La philosophie doit alors prendre connaissance de ces signes, non pour les traduire simplement dans son propre langage, mais pour inventer des concepts nouveaux à partir d’eux. Le silence de Perelman ne serait donc pas un vide à combler. Il ouvre au contraire un espace où le mathématicien disparaît derrière ce qu’il a laissé travailler : des formes, des traces, des chemins, une écriture de l’espace lui-même.
Jean-Clet Martin, le silence de Perelman, Kimé, Septembre 2026.



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