La philosophie
nous apprend que la pensée ne naît pas toute faite d’elle-même, mais d’événements
hasardeux, de complexions du corps, d’affects et pour tout dire de ce qui
objectivement ne présente pas la moindre spiritualité. Originairement, il y
aurait en revanche un spasme, un saisissement, parfois une volupté. C’est que
la pensée ne consiste pas à avoir une idée ou des idées. Celles-ci, au mieux,
n’adviennent que lorsque l’on se retourne sur une pensée qui continue à
effectuer son tracé.
En considérant
les choses de plus près, on remarque qu’au départ il y a une crispation du
corps, un regard qui se retourne, s’abaisse ou s’élève, un mouvement de
détournement ou d’approche, un retrait ou un abandon. En somme, une sorte de
danse, en tout cas ce qui se trouve métonymiquement déposé dans un geste. Voilà qui est magnifiquement
animal, voilà ce que nous sommes et que nous ne savons pas.
Des idées, il y
en a de très belles. Et notre histoire n’en manque pas, auxquelles, selon les
moments et les circonstances, on est porté à donner son adhésion. Toutefois, on
n’y reconnaîtra aucune pensée, aucun engagement qui prendrait son origine en
elle plutôt qu’au dehors, qui sauterait
hors d’elle-même, en s’ouvrant à soi. Pour autant, et par cette manière de
s’initier, la pensée se découvre en
tous les sens du terme : elle se décide, elle s’enroule sur son tempo, elle s’envoie en l’air ou encore
trouve le rythme de ses pas. Jamais elle ne connaîtra l’assomption de son
contenu dans une idée, pas davantage elle ne pourra se disjoindre de la
signature inscrite par le pas de danse qu’elle aura physiquement dessiné et
comme gravé pour elle-même. La pensée, donc, trouve sa voix et sa voie… Et
c’est en cela qu’elle est reconnaissable et qu’elle peut-être reconnue, tout
comme chacun peut reconnaître par chance la sienne dans la foulée d’un autre.
Il est tout de
même étonnant que pour qui veut écrire ou philosopher, on s’en tiendra à cela,
ce ne soient pas des œuvres ou des textes qui en eux-mêmes furent décisifs,
mais des gestes, et en l’occurrence pour ce qui me concerne, des gestes
musicaux, des poses au sens d’une inclinaison du corps et de la singularité
d’un mouvement. Une telle statuaire en mouvement, qui résume, rappelle et
annonce le mouvement signifie seulement l’exactitude,
à savoir le point de contact entre la pensée encore ensommeillée comme une
Jeune Parque et l’appel reçu de ce qu’il y a exclusivement à penser.
À cet égard, il
m’est permis de reconnaître trois décisions gestuelles, très différentes et
pourtant non exclusives. Leur point de rencontre est une autre affaire, la plus
difficile et la plus essentielle, cela va de soi. Mais restons sur ces trois
manifestations de la pensée : Léonard Bernstein (alias Lennie), Samson
François (un nom qui est toute une histoire !) et Sergiu Celibidache
(alias Celi).
De Lennie, je
retiens ces répétitions de la V° Symphonie de Mahler, dont il sort vidé comme
un boxeur après son combat, la serviette éponge autour du cou, après avoir fait
marteler dans le tempo exact le début
de la symphonie en rappelant le début de la grande V°, celle de
Beethoven : quelles difficultés pour faire résonner justement et
exactement aux trompettes « tatata-ta » ? Ou encore le final de
la IX° Symphonie, toujours de Mahler, lorsque la mort est pour ainsi dire
entrevue par la musique. Sans parler de cet autre final de la VI° Symphonie de
Tchaikovsky, lorsque la musique retourne au corps, en se faisant soupir.
Lennie, c’est l’unité avec la musique, c’est l’être-dans-la-musique qui respire
et transpire la musique. C’est la plus grande classe, le frère de tous les
musiciens, c’est le compositeur, sans parler du philosophe et du pédagogue.
Samson François :
écoutons les deux concertos de Ravel avec André Cluytens, l’amorce et l’entrée
du piano. On comprend immédiatement ce qu’interpréter veut dire. Samson
François, c’est le messager des œuvres, l’inspiration au sens de la tonalité
trouvée et de la « diction juste ». L’œuvre n’est plus alors un
mystère, mais c’est le mystère de l’œuvre qui est porté à l’évidence et à la
manifestation, et qui se trouve déposé dans nos cœurs et nos esprits (la
sensibilité dans sa vérité même). C’est l’élégance, la musique faite
personnage, soit l’unité vivante et douloureuse du construit et du brisé, comme
chaque existence.
Et Celi ! Avec
lui, l’œuvre devient aussitôt une pensée. Il n’est même plus question
d’interprétation ni même de lecture, plutôt de la mise en forme de la pensée ou
de la pensée installée dans sa forme : une forme qui pense et non une
pensée de l’œuvre. C’est fulgurant jusque dans la lenteur la plus extrême. Le
temps, l’extensio, est en chaque
moment concentré, déplié en sa différence et unifié en une présence (il n’est
guère étonnant que la musique soit honorée justement dans Bruckner, celui qui
dédia sa IX° Symphonie « au bon Dieu »). Celi ou la tenue, la rigueur
de la pensée : écoutez la coda qui termine la IV° Symphonie, un crescendo
qui met le Big-bang à l’envers.
Si bien qu’à
considérer les trois maîtres, soit l’énergie et la manifestation du corps
intérieur (Lennie), la sensibilité, la peau et le corps extérieur tourné vers
l’intérieur (Sanson François) ou encore la force de la terre élevée au Ciel (Celi),
on découvre les mouvements décisifs de la pensée, qu’il s’agisse du flux de la
musique qui traverse le corps chez Lennie, de celui des images (la pensée qui
se touche et se regarde chez Sanson François), et de celui de Celi qui fait
signe vers la vérité. Et encore nous faut-il composer avec nos assignations,
puisque Lennie rappelle de façon aérienne l’humanité, Samson François
l’individu tremblant et presque liquide et Celi notre appartenance cosmique. À
l’évidence, ces figures de la pensée n’exigent pas un choix, une exclusivité,
quoi qu’en disent les critiques musicaux, mais la reconnaissance de tonalités
exactes de la pensée qu’on entend certes, mais aussi qu’on lit ou que l’on
contemple. Car entendre la Missa Solemnis
de Beethoven permet de trouver le tempo de la pensée de Hegel, entendre les Images de Debussy ouvre au cerveau de
Valéry et entendre par Celi Bruckner fait trembler, comme les Confessions d’Augustin, toutes les
œuvres qui parlent de vérité. Et sans ces gestes de la musique, il peut
s’avérer impossible, pour certaines complexions physiques et nerveuses,
d’entendre exactement la moindre phrase lorsqu’on ouvre un livre, ou encore de
former pour soi-même une seule pensée qui vaille.
André Hirt
Chronique du 16
(juin 2013)
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